Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2402494

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2402494
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a annulé l'arrêté du 25 septembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise refusait un titre de séjour à M. B, ressortissant congolais, et l'obligeait à quitter le territoire. La juridiction a estimé que cette décision méconnaissait l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de l'entrée en France à 17 ans, de la prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, de la présence de son père français et de l'absence d'attaches familiales dans son pays d'origine. La solution retenue est l'annulation de l'arrêté pour violation du droit au respect de la vie privée et familiale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 21 février, 29 et 30 mai et 3 et 10 juin 2024, M. A B, représenté par Me Bechieau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a prescrit de remettre son passeport à l'autorité administrative ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour le temps du réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des articles

L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à Me Bechieau sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français, déterminant le délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et imposant la remise de son passeport sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- elles méconnaissent les articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ces décisions sur sa situation personnelle ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français, déterminant le délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et imposant la remise de son passeport sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision portant refus de titre de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une décision du 23 octobre 2023 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à M. B, le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fléjou,

- et les observations de Me Frydryszak substituant Me Bechieau, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant de la République démocratique du Congo né le 28 décembre 1995, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour demandé en qualité de salarié ou au titre de sa vie privée et familiale, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et lui a prescrit de remettre son passeport à l'autorité administrative.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 5 mars 2013 alors qu'il était âgé de dix-sept ans. Pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance de la Corrèze à compter du 18 mars suivant, son placement a été maintenu par une ordonnance du tribunal pour enfants près la cour d'appel de Limoges du 27 mars 2013 jusqu'à sa majorité. Cette ordonnance fait état des raisons de son départ pour la France, où réside son père, et mentionne en particulier la période de mendicité et l'isolement qui ont suivi le décès de son grand-père dans son pays d'origine. Par ailleurs, M. B soutient que le centre de ses intérêts privés est en France, où vivent son père de nationalité française, qui atteste l'héberger, ainsi que ses demis frères et sœurs. Il soutient en outre qu'il est enfant unique et affirme de manière constante depuis son arrivée en France qu'il n'a pas de contact avec sa mère, qui ne l'a pas élevé et ne vivrait plus en République démocratique du Congo. Il verse par ailleurs à l'instance l'acte de décès de son grand-père établi par le service de l'état civil de la ville de Kinshasa le 1er novembre 2013. Ainsi, aucun élément au dossier ne permet d'établir que M. B entretiendrait encore des liens avec des membres sa famille qui vivraient dans son pays d'origine. Il ressort en outre des pièces du dossier que l'intéressé, qui parle couramment le français et avait effectué un parcours scolaire en République démocratique du Congo, a, à compter de son arrivée en France, suivi avec sérieux des études lui ayant permis d'obtenir un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " préparation et réalisation d'ouvrages électriques " le 24 juin 2015, après deux années d'apprentissage dans ce domaine auprès de la société Chanut père. Il en ressort également que l'intéressé a bénéficié d'un titre de séjour à compter de juin 2015 et qu'il a effectué des missions d'intérim au cours de l'année 2016. M. B, qui séjournait de nouveau irrégulièrement en France à partir de mars 2017, justifie avoir repris une activité professionnelle à compter du mois d'août 2022 en tant que monteur d'échafaudage dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée conclu avec la société BKL Bat Plus. Il ressort en outre des pièces du dossier que l'intéressé a été recruté en mai 2023 par la société OPS Guard comme agent de sécurité et travaillait pour cette société à la date de l'arrêté attaqué. De plus, le requérant verse à l'instance une demande d'autorisation de travail et une promesse d'embauche pour un emploi d'agent de maintenance d'ascenseurs à temps complet rémunéré 1 800 euros bruts par mois, émise par la société Eden Protection le 21 mai 2024, qui bien que postérieure à la date de l'arrêté en litige, est de nature à corroborer l'employabilité du requérant à cette date. Dès lors, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment du jeune âge de M. B à son arrivée en France, de la durée de sa présence sur le territoire à la date de la décision attaquée, de ses conditions de séjour en France, où il a bénéficié du soutien des autorités publiques et commencé à s'intégrer professionnellement, où il a noué des liens avec les membres de sa famille de nationalité française, ainsi que de l'absence de soutien familial dans son pays d'origine, le préfet du Val-d'Oise a, en prenant sa décision de refus de titre de séjour contestée, méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté attaqué doit être annulé en toutes ses dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Eu égard au motif d'annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à M. B d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel du requérant, de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, dans un délai de quinze jours, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

6. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bechieau de la somme de 1 200 euros, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 25 septembre 2023 du préfet du Val-d'Oise est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou au préfet territorialement compétent au regard de son lieu de résidence actuel, de délivrer à M. B un titre de séjour d'un an portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Bechieau, avocate de M. B, la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Pauline Bechieau et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Drevon-Coblence, présidente,

Mme Fléjou, première conseillère et Mme Courtois, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

La rapporteure,

signé

V. Fléjou

La présidente,

signé

E. Drevon-CoblenceLa greffière,

signé

D. Charleston

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2402494