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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2403282

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403282

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2403282
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantORHANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mars 2024, M. A, représenté par Me Orhant, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de son transfert aux autorités allemandes responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de l'admettre au séjour au titre de l'asile et de lui délivrer un livret OFPRA, dans le délai de 24 heures courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile pendant la durée de l'examen de sa demande d'asile, ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans le délai d'une semaine courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à Me Orhant, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- est insuffisamment motivé et procède d'un examen insuffisant de sa situation personnelle ;

- il méconnait l'article 4 du règlement n°604/2013/UE du 26 juin 2013 à défaut de justification de la remise intégrale des brochures d'information dans une langue qu'il comprend ;

- il méconnait l'article 5 du règlement n°604/2013/UE du 26 juin 2013 et l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute notamment qu'il soit établi que l'entretien ait été réalisé par un agent qualifié ;

- il contrevient à l'article 16 du règlement n°604/2013/UE du 26 juin 2013 dès lors que son second enfant est né après le dépôt de sa demande d'asile, de sorte qu'il ne peut être concerné par la remise aux autorités allemandes ;

- il viole l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et communique les pièces constitutives du dossier du requérant.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une note en délibéré, enregistrée le 28 mars 2024, postérieurement à l'audience, et qui n'a pas été communiquée, le préfet des Hauts-de-Seine a produit une pièce complémentaire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Charlery conformément à l'article L. 572-5 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 mars 2024 :

- le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée ;

-les observations de Me Ohrant, représentant M. A, également présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que la 1ère page des brochures d'information n'est pas signée ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissant ivoirien née le 3 octobre 1995, a introduit une demande d'asile en France le 26 janvier 2024. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé que l'intéressé avait sollicité l'asile auprès des autorités allemandes le 18 juin 2023. Ces autorités, saisies le 14 février 2024 en application de l'article 18 1-b du règlement UE n°604-2013 du 26 juin 2013, ont accepté explicitement le 17 février 2024 la reprise en charge de M. A. Par un arrêté en date du 26 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de transférer Mme A aux autorités allemandes. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative". Il résulte de ces dispositions que, s'agissant d'un étranger ayant, dans les conditions posées par le règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, présenté une demande d'asile dans un autre Etat membre et devant, en conséquence, faire l'objet d'une reprise en charge par cet Etat, doit être regardée comme suffisamment motivée la décision de transfert à fin de reprise en charge qui, après avoir visé le règlement, relève que le demandeur a antérieurement présenté une demande dans l'Etat en cause, une telle motivation faisant apparaître qu'il est fait application du b), c) ou d) du paragraphe 1 de l'article 18 ou du paragraphe 5 de l'article 20 dudit règlement.

5. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise les textes applicables, notamment le règlement (UE) n°604/2013 relatif aux mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile. Il précise en outre que les données du fichier " Eurodac " ont révélé que M. A avait sollicité l'asile, le 18 juin 2023, auprès des autorités allemandes, lesquelles, saisies le 14 février 2024 d'une demande de reprise en charge du requérant sur le fondement de l'article 18-1 b) du règlement (UE) n°604/2013, ont explicitement accepté cette demande le 17 février suivant. Par ailleurs, l'arrêté mentionne, d'une part, que l'intéressé ne relève d'aucune des clauses dérogatoires prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement (UE) n°604/2013 et, d'autre part, que la mesure de transfert ne contrevient pas à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que si M. A a déclaré être en concubinage et être père d'un enfant, les autorités allemandes ont également accepté la reprise en charge de sa compagne et de leur enfant. Ainsi, l'arrêté attaqué, qui ne comporte pas de formules stéréotypées, mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. La circonstance qu'il ne vise pas l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant est sans incidence sur sa légalité, dans la mesure où le préfet a pris en compte le fait que le requérant est père d'un enfant. L'absence de mention de la naissance du second enfant est également sans influence sur la suffisance de la motivation de la décision en litige, qui évoque la cellule familiale du requérant. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, eu égard notamment aux éléments mentionnés ci-dessus, que le préfet des Hauts-de-Seine aurait insuffisamment examiné la situation personnelle de M. A. Comme énoncé au point précédent du présent jugement, la circonstance que le second enfant du requérant ne soit pas mentionné à travers l'arrêté en litige ne révèle aucun défaut d'examen, dès lors que le préfet des Hauts-de-Seine doit être regardé comme ayant pris en compte la cellule familiale, quel que soit le nombre de personnes qui la composent. Il suit de là que le moyen tiré d'un tel défaut d'examen ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous hypothèse, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que les brochures dites " A " et " B ", intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations devant être communiquées en vertu des dispositions précitées, ont été remises à M. A le 26 janvier 2024, en français, langue comprise par l'intéressé comme en atteste sa signature apposée sur le compte-rendu d'entretien individuel produit par le préfet qui mentionne " entretien conduit par un agent qualifié de la préfecture des Hauts-de-Seine en français, langue que le demandeur déclare comprendre ". Il ressort, en outre, des pièces du dossier que ces brochures lui ont été communiquées dès l'enregistrement de sa demande de protection internationale en France, soit en temps utile avant l'intervention de la décision de transfert litigieuse. Si M. A fait valoir que la production par le préfet de la seule première page de chacune des brochures ne permet pas de démontrer qu'elles lui auraient été remises dans leur intégralité, il n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause les mentions portées sur ces documents, revêtus de l'indication de la date de remise, qui attestent de leur communication intégrale. M. A a, par ailleurs, certifié avoir reçu l'information sur les règlements communautaires au cours de l'entretien qui lui a été accordé le même jour en préfecture. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () /4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

10. Il ressort des mentions du compte-rendu d'entretien individuel versé à la procédure par le préfet des Hauts-de-Seine que M. A a bénéficié d'un entretien individuel réalisé à la préfecture des Hauts-de-Seine, le 26 janvier 2024, en français, qu'il a déclaré comprendre. Le résumé de cet entretien, sur lequel est apposée la signature de M. A, mentionne que l'entretien a été mené par un agent de la préfecture, qui a revêtu le document de ses initiales, ce qui est suffisant pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que cet entretien individuel n'aurait pas eu lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Par suite, M. A ne peut soutenir qu'il a été privé d'une garantie. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 16 du règlement 604/2013 précité : " 1. Lorsque, du fait d'une grossesse, d'un enfant nouveau-né, d'une maladie grave, d'un handicap grave ou de la vieillesse, le demandeur est dépendant de l'assistance de son enfant, de ses frères ou sœurs, ou de son père ou de sa mère résidant légalement dans un des États membres, ou lorsque son enfant, son frère ou sa sœur, ou son père ou sa mère, qui réside légalement dans un État membre est dépendant de l'assistance du demandeur, les États membres laissent généralement ensemble ou rapprochent le demandeur et cet enfant, ce frère ou cette sœur, ou ce père ou cette mère, à condition que les liens familiaux aient existé dans le pays d'origine, que l'enfant, le frère ou la sœur, ou le père ou la mère ou le demandeur soit capable de prendre soin de la personne à charge et que les personnes concernées en aient exprimé le souhait par écrit. ()".

12. M. A soutient que son 2nd enfant, qui ne peut être concerné par l'arrêté de transfert aux autorités allemandes pris à son encontre, dès lors que sa naissance a été signalée en préfecture le jour de l'édiction de l'arrêté en litige, a vocation à rester en France où il ne peut vivre seul, circonstance dont il découle qu'il ne peut quitter le territoire. Toutefois, le requérant ne peut utilement se prévaloir des dispositions citées ci-dessus qui concernent l'enfant qui réside légalement dans un des Etats membres, ce qui ne correspond aucunement à la situation de l'enfant de l'intéressé.

13. En septième lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

14. Si M. A est père de deux enfants, dont l'un né en France et âgé de 15 jours à la date de la décision attaquée, l'arrêté en litige n'a pas pour effet de séparer le père de cet enfant, lequel, compte tenu de son jeune âge, a vocation à le suivre, les autorités allemandes ayant accepté la prise en charge la cellule familiale composée de sa compagne et de leur 1er enfant. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Orhant et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Charlery La greffière,

Signé

M. B

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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