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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2403322

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403322

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2403322
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMBOMBO MULUMBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 mars 2024, Mme B E, représentée par Me Mbombo Mulumba, avocate désignée d'office, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de la munir d'une carte de séjour temporaire, dans le délai de 15 jours courant à compter de la notification de la décision à intervenir, ou, à défaut, de réexaminer sa situation.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'interdiction de retour d'une durée de deux ans :

- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas pris en compte les quatre critères conditionnant les interdictions de retour ;

- cette décision méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et se borne à communiquer les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 avril 2024 :

- le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée ;

- les observations de Me Mbombo Mulumba, avocate désignée d'office, représentant Mme B E, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et fait valoir en outre que l'interdiction de retour contre le territoire français est disproportionnée car la requérante s'est mariée avec un ressortissant français le 23 mars 2024, qu'elle suit des cours de français et que la précédente obligation de quitter le territoire français qui avait été prise à son encontre a été exécutée ;

- les observations de Mme B E ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B E, ressortissante colombienne née le 15 novembre 1989, entrée en France le 15 mai 2019, a déposé une demande d'asile le 28 juin 2019. Sa demande a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 27 août 2019, notifiée le 20 septembre 2019. Sa demande de réexamen a également été rejetée par une décision de ce même établissement du 27 octobre 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 28 août 2023, notifiée le 11 septembre 2023. Par un arrêté du 12 février 2024, dont l'intéressée sollicite l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a obligé Mme B E à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision en litige a été signée par M. D A, adjoint au chef du bureau de l'asile de la préfecture des Hauts-de-Seine qui avait reçu, par un arrêté n°2023-078 du 4 décembre 2023, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de l'État dans les Hauts-de-Seine du 19 décembre 2023, une délégation à l'effet de la signer, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C, directrice des migrations et de l'intégration. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () "

4. Pour soutenir qu'elle a durablement installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux, de manière suffisamment ancienne, stable et durable, seule circonstance susceptible d'être invoquée au soutien du moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 précité, Mme B E fait valoir qu'elle doit se marier avec un ressortissant français, M. G F, le 23 mars 2024. Cependant, la requérante ne peut prétendre, de ce seul fait, avoir durablement et de manière suffisamment intense, installé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux, dès lors que le mariage est postérieur à la décision en litige et vient formaliser une relation récente, puisque remontant, selon les allégations de l'intéressée, au mois de juin 2022. Mme B E indique elle-même que sa dernière entrée sur le territoire français date du 2 juin 2022, soit depuis moins de deux ans avant l'édiction de la décision en litige. Par ailleurs, Mme B E ne conteste pas les termes de la décision en litige selon lesquels elle n'a pas d'enfant. Dans ces conditions, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que la décision qu'elle conteste aurait porté au droit dont elle dispose à mener une vie personnelle et familiale normale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise, ni que cette décision aurait méconnu les stipulations précitées. Il suit de là que le moyen ne peut qu'être écarté.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

5. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

6. Mme B E se borne à alléguer qu'un retour en Colombie l'exposerait à des traitements prohibés par les stipulations précitées dès lors que la région où elle réside dans ce pays est contrôlée par la guérilla des ELN et des FARC. Toutefois, elle n'assortit ses allégations d'aucune précision ni d'aucune pièce. Le moyen qu'elle invoque ne peut, par suite, qu'être écarté.

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

7. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

8. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'examen de l'un d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse, à sa seule lecture, en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

9. Pour fonder la décision en litige, le préfet des Hauts-de-Seine a relevé les circonstances que Mme B E est célibataire, sans enfants et que ses attaches en France ne sont pas intenses. Néanmoins, il ressort des pièces du dossier que Mme B E a contracté mariage avec un ressortissant français, M. F, le 23 mars 2024 peu de temps après l'édiction de l'arrêté en litige, lequel l'a d'abord hébergée depuis sa seconde entrée en France le 2 juin 2022, avant de partager une communauté de vie maritale. Par ailleurs, la requérante soutient à l'audience, sans être contestée par le préfet des Hauts-de-Seine qui n'était ni présent ni représenté, que la précédente mesure d'éloignement qui avait été prise à son encontre par arrêté du 7 janvier 2021 a été exécutée, dès lors qu'elle a quitté la France à cette période pour y revenir le 2 juin 2022. Dans ces conditions, le moyen tiré de la disproportion de la décision en litige doit être accueilli.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme B E est seulement fondée à solliciter l'annulation de la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, implique seulement que le préfet des Hauts-de-Seine procède, sans délai, à l'effacement du signalement de Mme B E aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

D E C I D E :

Article 1er : La décision faisant à Mme B E interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder sans délai à l'effacement du signalement de la requérante aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme I B E et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

C. Charlery Le greffier,

signé

M. H

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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