Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403773

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2403773
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCABINET MIKEB SAAD KUTEF

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise annule l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé un titre de séjour à M. A, ressortissant ivoirien, et l'a obligé à quitter le territoire français. La solution retenue est fondée sur la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, le juge estimant que le refus porte une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale du requérant. Le tribunal relève que M. A justifie d'une présence habituelle en France depuis neuf ans, d'une insertion scolaire et professionnelle aboutie, et de la présence de son père et de sa sœur sur le territoire, sans attache dans son pays d'origine.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mars 2024, M. B A, représenté par Me Biaou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme qu'il appartient au tribunal de fixer en équité sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il méconnaît les stipulations des articles 4, 5 et 14 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 et les dispositions des articles L.412-1, L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les dispositions de l'article L. 5221-2 du code du travail ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par une ordonnance de clôture immédiate, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 juin 2024.

Un mémoire en défense, présenté par le préfet, a été enregistré le 2 août 2024, postérieurement à la clôture d'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Abidjan le 21 septembre 1992;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Mettetal-Maxant, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 27 juillet 1999, est entré en France le 1er mars 2015, étant encore mineur, dépourvu de visa et pour y rejoindre ses parents selon ses déclarations. Le 6 novembre 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention salarié sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 février 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2015, à l'âge de 15 ans, que son père dispose d'une carte de résident valable jusqu'au 15 mai 2032 et que sa sœur vit en France et détient un récépissé de demande de carte de séjour valable jusqu'au 21 septembre 2027. Il ressort des mêmes pièces que M. A justifie avoir obtenu en France, en juillet 2016, un certificat de formation générale, en septembre 2016 un diplôme d'études en langue française niveau B1 et le brevet, outre, un brevet d'études professionnelles aux métiers de l'électricité et des environnements connectés (MELEC) en juillet 2018, un baccalauréat professionnel en juillet 2019 avec mention assez bien et un brevet de technicien supérieur en juillet 2021. Dans ces conditions, dès lors que M. A, justifie d'une présence habituelle en France depuis près de neuf ans et d'une insertion forte, aussi bien par un cursus scolaire abouti que par la présence de son père et de sa sœur et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il disposerait d'attaches dans son pays d'origine, l'arrêté attaqué a porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels ledit arrêté a été pris et méconnaît ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. Eu égard à son motif, le présent jugement implique nécessairement la délivrance au requérant d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement de fait ou de droit dans sa situation, dans le délai de deux mois courant à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu, toutefois, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Dans les circonstances de l'espèce, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité de ces conclusions, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 12 février 2024 du préfet du Val-d'Oise est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou à tout préfet compétent au regard du lieu de résidence de M. A, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Buisson, président ;

Mme Mettetal-Maxant, première conseillère ;

Mme l'Hermine, conseillère ;

assistés par Mme Pradeau, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

La rapporteure,

signé

A. Mettetal-Maxant

Le président,

signé

L. Buisson

La greffière,

signé

A. Pradeau

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2403773