Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2403947
mardi 10 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2403947 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 9ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 mars et 18 juin 2024, sous le numéro 2403040, M. A D, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de sa situation en vue de la délivrance d'un titre de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État les frais exposés au titre de l'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'un défaut d'examen, dès lors qu'il a formé ainsi que son épouse une demande de titre sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non pas sur le fondement de l'article L. 423-11 du même code ;
- elle méconnaît l'article 14 alinéa III de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une année :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
II - Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 mars et 18 juin 2024, sous le numéro 2403947, Mme B C D, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de sa situation en vue de la délivrance d'un titre de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État les frais exposés au titre de l'instance en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'un défaut d'examen, dès lors qu'elle a formé ainsi que son époux une demande de titre sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non pas sur le fondement de l'article L. 423-11 du même code ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 14 alinéa III de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une année :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- l'arrêté du 13 mai 2024 fixant le périmètre géographique de l'expérimentation prévue à l'article 14 de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement, sur proposition de la rapporteure publique, a dispensé cette dernière de présenter des conclusions sur ces affaires en application des dispositions de l'article R. 732-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;
- et les observations de Mme et M. D.
Considérant ce qui suit :
1. Mme et M. D, ressortissants béninois, nés respectivement le 28 mars 1957 et le 20 septembre 1949, sont entrés en France le 9 décembre 2022 munis d'un visa C de court séjour, à entrées multiples, valable du 25 octobre 2018 au 24 octobre 2023 et portant la mention " ascendant non à charge ". Ils ont sollicité leur admission au séjour le 11 septembre 2023. Par deux arrêtés du 6 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de leur renvoi et a assorti ses décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'une année. Par les requêtes susvisées les requérants demandent l'annulation de l'arrêté pris à leur encontre.
Sur la jonction :
2. Les arrêtés contestés, qui concernent la situation d'un couple de ressortissants béninois, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de joindre les requêtes pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les refus de titre de séjour :
3. En premier lieu, les époux D soutiennent qu'ils ont formé une demande de titre sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non pas sur le fondement de l'article L. 423-11 du même code. Toutefois, en l'espèce, il ressort des pièces du dossier, en particulier des extraits des fichiers ANEF produits par l'administration, que les intéressés ont introduit une demande de titre " ascendant à charge de français ". De même, selon la teneur de la demande des intéressés transmise par leur fille en date du 6 avril 2023, les intéressés se prévalent de leur qualité d'ascendants de français. Par ailleurs, si l'administration a répondu par mail en date du 14 avril 2023, que " votre demande d'admission exceptionnelle au séjour va être traitée dans les meilleurs délais ", il s'agit d'une réponse automatique, qui ne remet pas utilement en cause le motif de leur demande de carte de séjour spécifique " ascendant à charge de français " et ne s'y substitue pas. De même, la circonstance qu'il apparaît, sur le portail de suivi dématérialisé des demandes de titres de séjours étrangers, la mention : " le 6 février 2024, vous avez fait l'objet d'un refus de titre de séjour étudiant ", une telle décision qui n'a fait l'objet d'aucune contestation contentieuse, est en tout état de cause sans incidence sur la légalité des décisions attaquées. Dans ces conditions, par les éléments produits au dossier, les requérants n'établissent pas avoir demandé une admission au séjour au titre de l'article L. 423-23 du code précité. C'est donc à bon droit et sans entacher ses décisions d'un défaut d'examen, que le préfet a estimé que les demandes d'admission au séjour des intéressés étaient présentées au titre du L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen doit être écarté.
4. En deuxième lieu, les époux D soutiennent que le préfet aurait dû examiner leur demande sur un autre fondement que celui qui faisait l'objet de leur demande initiale, en application des dispositions de l'article 14 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, selon lesquelles " À titre expérimental, lorsque l'autorité administrative envisage de refuser de délivrer ou de renouveler l'un des titres de séjour mentionnés aux chapitres Ier à III, aux sections 1 et 2 du chapitre V et au chapitre VI du titre II du livre IV du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle examine tous les motifs susceptibles de fonder la délivrance de ces titres de séjour () ". Ils ne peuvent utilement se prévaloir de ces dispositions, dès lors que le département des Hauts-de-Seine n'est pas concerné par l'expérimentation prévue par l'arrêté du 13 mai 2024 fixant le périmètre géographique de l'expérimentation dans le cadre de l'article précité. Dès lors, le moyen doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. Les requérants font valoir d'une part, que leurs attaches principales se trouvent en France, dès lors qu'ils sont parents et grands-parents de citoyens français, qu'ils sont propriétaires en France d'un appartement depuis 1999, et d'autre part que M. D a besoin de soins en France dont l'absence emporterait des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Toutefois, si les requérants produisent au dossier le certificat de nationalité française de leur fille, ce seul document n'est pas de nature, à lui seul, à démontrer qu'ils sont à charge de leur enfant aujourd'hui majeur. Par ailleurs, la seule circonstance que les requérants sont propriétaires d'un bien immobilier en France, n'est pas de nature à prouver qu'ils auraient fixé le centre de leurs intérêts privés en France, ni à établir une solide insertion. Enfin, les seules pièces produites par M. D, faisant état notamment d'un anévrisme de l'aorte abdominale, ne sont pas de nature à démontrer que la décision attaquée porte une atteinte excessive sur sa vie personnelle, dès lors que, par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il a effectué une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, les époux D, qui ne démontrent pas être dépourvus d'attaches dans leur pays d'origine, où ils ont vécu jusqu'à l'âge de 65 ans pour la requérante, 69 ans pour le requérant, ne sont pas fondés à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine aurait porté à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ses décisions ont été prises. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
7. Enfin, la circonstance que l'état de santé de M. D, justifiait leur maintien sur le territoire français à l'expiration de la durée de validité des visas des intéressés est sans incidence sur la légalité des arrêtés en litige.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
8. En premier lieu, les moyens dirigés contre le refus de délivrance d'un titre de séjour ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écartée.
9. En second lieu, pour les mêmes raisons que celles évoquées au point 6, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une année :
10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. "
11. Ainsi qu'il a été rappelé précédemment, les requérants ne sont pas sans liens familiaux en France, où ils se sont rendus à plusieurs reprises, M. D est suivi pour raisons de santé au sein du service de chirurgie vasculaire et endovasculaire de l'hôpital Pitié-Salpêtrière, et les époux sont propriétaires d'un bien immobilier acquis en 1999. Dès lors, en décidant de prendre une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre des époux D, le préfet des Hauts-de-Seine a entaché ses décisions d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de celles-ci sur leur situation personnelle. Ce moyen doit être dès lors accueilli.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les époux D sont seulement fondés à demander l'annulation des arrêtés du 6 février 2024 en tant que le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé à leur encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'une année. Néanmoins, s'ils s'y croient fondés, il appartient notamment à M. D de déposer une nouvelle demande de délivrance d'un titre de séjour notamment sur le fondement des dispositions de l'article L .425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
13. Le présent jugement, n'implique aucune des mesures d'injonction sollicitées. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent ainsi être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, pour l'essentiel, dans la présente instance la partie perdante, les frais de l'instance exposés par les requérants, qui au demeurant ne sont pas chiffrés.
D É C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine en date du 6 février 2024 sont annulés en tant qu'ils portent interdiction de retour sur le territoire français.
Article 2 : Le surplus des conclusions des deux requêtes est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, Mme B C D, et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 29 août 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Griel, présidente ;
M. Jacquelin, premier conseiller ;
Mme Debourg, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.
Le rapporteur,
signé
G. Jacquelin
La présidente,
signé
H. Le Griel
La greffière,
signé
H. Mofid
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation, la greffière.
N°2403040-2403947