Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404326
jeudi 3 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2404326 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 7ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces et un mémoire complémentaires, enregistrés les 25 mars, 19 avril et 18 juin 2024, , M. B C, représenté par Me Sadoun, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 15 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, d'une part, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, d'autre part, de supprimer le signalement dont il est l'objet aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée de l'incompétence de son signataire ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit, le préfet s'étant cru à tort en situation de compétence liée par l'avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation dès lors notamment que le préfet n'a pas examiné sa demande sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors notamment que sa situation médicale et le suivi de son défibrillateur n'ont pas changé depuis le jugement n° 2107083 rendu par ce tribunal le 30 novembre 2021, revêtu de l'autorité de la chose jugée ;
- elle porte une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée de l'incompétence de son signataire ;
- elle a été prise sur le fondement d'une décision portant refus d'un titre de séjour elle-même illégale ;
- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation ;
- elle porte une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est entachée de l'incompétence de son signataire ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation au regard des critères requis ;
- elle a été prise sur le fondement de décisions portant refus d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français de séjour illégales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;
- elle porte une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 5 et 10 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Par une ordonnance du 19 juin 2024, la clôture d'instruction, initialement fixée au 19 juin 2024, a été reportée au 4 juillet 2024.
Vu :
- l'ordonnance n° 2405618 rendue par le juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise le 30 mai 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Courtois, rapporteure,
- et les observations de Me Sadoun, représentant M. C.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant marocain né le 5 juillet 1989, entré en France en 2013, selon ses déclarations, a demandé le 13 février 2023 le renouvellement du titre de séjour en qualité d'étranger malade dont il était titulaire. Par un arrêté du 15 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté cette demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen. Par la présente requête, M. C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté en toutes ses dispositions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".
3. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.
4. En l'espèce, Pour refuser le renouvellement de ce titre de séjour, le préfet des Hauts-de-Seine, qui s'est approprié l'avis du collège de médecins de l'OFII du 21 décembre 2023, a estimé que, si l'état de santé de M. C nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il pouvait bénéficier effectivement d'un traitement approprié eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire et que son état de santé lui permettait de voyager sans risque.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été victime, le 13 octobre 2019, d'un arrêt cardiaque sur fibrillation ventriculaire récupérée et a été opéré le 5 novembre 2019 à l'hôpital européen Georges Pompidou, établissement relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), où un défibrillateur sous-cutané Boston A209 Emblem S-ICD lui a été implanté. Il ressort également de ces pièces, et notamment des certificats médicaux en date du 5 juin 2023 et du 4 mars 2024 du Dr. P., cardiologue à l'hôpital européen Georges Pompidou, qui reprend les termes des certificats médicaux des 17 mai et 12 juillet 2021 du Dr. R., également cardiologue de ce service, que l'absence de suivi de la prothèse cardiaque de M. C par un système de télésurveillance adapté pourra entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité compte tenu en particulier " des risques d'orage rythmique pouvant être mortels, de chocs électriques inappropriés et de fracture de sonde rendant l'appareil inefficace en cas de trouble du rythme mortel ". Le requérant produit en outre un certificat médical du Dr. M., cardiologue au Maroc, en date du 3 avril 2024, précisant que le " suivi médical quotidien par système de télésurveillance ", dont M. C bénéficie, " revêt une importance vitale pour maintenir sa santé et détecter précocement tout irrégularité " et que " Malheureusement, à présent, ce système de télésurveillance n'existe pas au Maroc ". Le préfet des Hauts-de-Seine produit un échange de courriels, datés des 5 et 7 juin 2024, entre ses services et Mme A, représentante, basée en Espagne, de la société Boston Scientific, fabricante du défibrillateur implanté à M. C, aux termes duquel cette dernière, dont le poste exact et la qualité au sein de cette entreprise ne sont pas mentionnés, précise que quatre hôpitaux marocains à Casablanca et Rabah " peuvent faire des suivis de S-ICD ". Il ne ressort toutefois pas de ces échanges, ni d'aucune autre pièce versée aux débats, que ces hôpitaux aient en effet pratiqué ces implantations ni qu'ils soient effectivement munis du système de télésurveillance indispensable au suivi médical régulier de l'état de santé de M. C, alors que Mme A précise d'ailleurs que les implantations de ces défibrillateurs sont récents au Maroc. Dans ces conditions, l'ensemble des éléments produits par le requérant est suffisamment précis et circonstancié pour remettre en cause l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et M. C est dès lors fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine, en rejetant sa demande de titre de séjour, a méconnu les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 15 février 2024 en toutes ses dispositions.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. En premier lieu, eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que l'autorité compétente délivre à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet territorialement compétent compte-tenu du lieu de résidence de M. C, de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
8. En second lieu, par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté attaqué, il y a lieu d'enjoindre au préfet de faire procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de M. C dans le système d'information Schengen et ce dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à M. C de la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1 : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 15 février 2024 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet compétent au regard de son lieu de résidence actuel, de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et de faire procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 :
Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Drevon-Coblence, présidente,
Mme Fléjou, première conseillère, et Mme Courtois, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.
La rapporteure,
signé
M-A Courtois
La présidente,
signé
E. Drevon-CoblenceLa greffière,
signé
D. Charleston
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.