Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2404583

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2404583
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. A, ressortissant marocain, qui contestait le refus de renouvellement de sa carte de résident et les mesures d'éloignement prises par le préfet du Val-d'Oise. Le tribunal a jugé que la demande de titre de séjour, présentée après l'expiration de la carte de résident et hors des délais légaux, devait être regardée comme une première demande, soumise à l'appréciation de l'autorité préfectorale. Il a estimé que le préfet n'avait commis ni erreur de droit ni erreur manifeste d'appréciation en refusant le titre, et que les décisions attaquées étaient suffisamment motivées et proportionnées, notamment au regard de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La solution retenue s'appuie sur les articles L. 433-2 et R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 29 mars et 20 juin 2024, M. B A, représenté par Me Magdelaine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er mars 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de son renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer une carte de résident et dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- sa présence en France ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement, sur proposition de la rapporteure publique, a dispensé cette dernière de présenter des conclusions sur cette affaire en application des dispositions de l'article R. 732-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;

- et les observations de Me Jean, substituant Me Magdelaine, représentant M. A, présent.

Une note en délibéré a été enregistrée le 4 septembre 2024 pour M. A qui n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain, né le 02 juin 1974, est entré en France le 24 juin 1997. Il a sollicité le 02 mars 2021 le renouvellement de sa carte de résident valable du 14 février 2011 au 13 février 2021. Par l'arrêté litigieux du 1er mars 2024, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit ". Aux termes de l'article R. 431-5 du même code : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : / 1°L'étranger qui dispose d'un document de séjour mentionné aux 2° à 8° de l'article L. 411-1 présente sa demande de titre de séjour entre le cent-vingtième jour et le soixantième jour qui précède l'expiration de ce document de séjour lorsque sa demande porte sur un titre de séjour figurant dans la liste mentionnée à l'article R. 431-2. Lorsque sa demande porte sur un titre de séjour ne figurant pas dans cette liste, il présente sa demande dans le courant des deux mois précédant l'expiration du document dont il est titulaire ; / (). ". Il résulte de ces dispositions qu'une demande de renouvellement de carte de résident doit être présentée, à peine d'irrecevabilité, au cours des deux derniers mois précédant l'expiration de cette carte. Lorsque le préfet est saisi d'une demande de renouvellement d'une carte de résident après l'expiration de ce délai, cette demande doit être regardée comme tendant à la première délivrance de cette carte.

3. M. A soutient que, titulaire d'une carte de résident valable du 14 février 2011 au 13 février 2021, il avait droit, en application de l'article L. 433-2 précité, au renouvellement de plein droit de son titre de séjour, sans que puisse lui être opposée la réserve liée à l'ordre public prévue par les articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, sa carte de résident a expiré le 13 février 2021 et M. A, par les récépissés produits, ne démontre pas qu'il a respecté les dispositions de l'article R.431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prévoyant que la demande de renouvellement de carte de séjour doit être présentée par l'intéressé au cours des deux derniers mois précédent l'expiration de cette carte. Ainsi, faute d'avoir respecté cette formalité, la demande de M. A en date du 2 mars 2021 doit être regardée comme une première demande de carte de résident, et non comme une demande de renouvellement de son titre de séjour. Par suite, le préfet du Val-d'Oise a pu, sans entacher sa décision d'une erreur de droit, lui refuser la délivrance d'un titre de séjour en se fondant sur les dispositions des articles L. 412-5 et L. 432-1 précités.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

5. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à sa demande de titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

6. Il ressort de la décision contestée que le préfet du Val-d'Oise a relevé que M. A avait fait l'objet de quatre condamnations pénales entre 2003 et 2018 et considéré que sa présence constituait une menace à l'ordre public au sens de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est pas contesté que M. A a été condamné, le 23 mai 2003, par la chambre des appels correctionnels de Paris, à une peine de 6 mois d'emprisonnement avec sursis, pour des faits de refus d'obtempérer, de mise en danger de la vie d'autrui et de rébellion, le 16 mai 2008 par le tribunal correctionnel de Lille à 7 mois d'emprisonnement et 300 € d'amende, pour récidive de conduite d'un véhicule sous l'emprise d'un état alcoolique, conduite d'un véhicule à moteur malgré injonction de restituer le permis de conduire, puis le 27 janvier 2015 par la cour d'appel de Versailles à 2 ans et 6 mois d'emprisonnement pour dégradation du bien d'autrui par un moyen dangereux pour les personnes, et enfin le 16 octobre 2018 par le tribunal correctionnel de Lyon à 6 mois d'emprisonnement pour escroquerie, détention frauduleuse de faux document administratif constatant un droit, et altération frauduleuse de la vérité dans un écrit.

7. Il ressort, toutefois, des pièces du dossier, que les deux premières de ces condamnations, en 2003 et en 2008, avaient déjà été prononcées à la date à laquelle la dernière carte de résident de dix ans produite au dossier avait été délivrée à M. A le 14 février 2011, et n'avaient donc pas fait obstacle à la délivrance de ce titre de séjour. Si, par la suite, l'intéressé a été condamné en 2015 pour des faits survenus en 2006 de dégradation du bien d'autrui par un moyen dangereux pour les personnes, et en 2018 pour des faits d'escroquerie, de détention frauduleuse de faux document administratif constatant un droit, et altération frauduleuse de la vérité dans un écrit survenus d'octobre à décembre 2013, les faits ayant donné lieu à ces condamnations sont anciens, dès lors qu'ils remontent respectivement à près de dix-huit et dix années avant la date de la décision attaquée. Dans ces conditions, eu égard à l'ancienneté des faits reprochés et l'absence de tout comportement délictueux du requérant depuis près de dix années à la date de l'arrêté attaqué, le préfet du Val-d'Oise a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées en considérant que la présence de M. A sur le territoire français constituait une menace pour l'ordre public à la date à laquelle elle a été prise.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 1er mars 2024, par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer une carte de résident, l'a obligé à quitter le territoire français, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard au motif retenu par le tribunal pour prononcer l'annulation de l'arrêté préfectoral du 1er mars 2024, le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder à un nouvel examen de la demande de titre de séjour de M. A. Il y a donc lieu d'enjoindre ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 000 euros au profit de M. A au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 1er mars 2024 du préfet du Val-d'Oise est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder à un nouvel examen de la demande de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'État versera à M. A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 29 août 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Mme Debourg, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

Le rapporteur,

signé

G. Jacquelin

La présidente,

signé

H. Le Griel

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

N°2404583