Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407097

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2407097
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGERBE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 17 mai 2024 et 3 juin 2024, Mme C B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités néerlandaises responsables de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un dossier de saisine de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ainsi qu'un récépissé constatant le dépôt d'une demande d'asile.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnait de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnait l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Robert pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 juin 2024 :

- le rapport de M. Robert, magistrat désigné ;

- les observations de Me Gerbe, avocate désignée d'office représentant Mme B, assistée de M. A, interprète en langue turque, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soulève, en outre, un nouveau moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante turque née le 18 janvier 2005, a introduit une demande d'asile en France le 26 février 2024. La consultation du fichier " Visabio " a révélé qu'elle était en possession d'un visa périmé depuis moins de six mois délivré par les autorités néerlandaises. Le 27 février 2024 une demande de prise en charge a été adressée aux autorités néerlandaises, qui l'ont acceptée explicitement le 18 avril 2024. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné son transfert aux autorités néerlandaises responsables de sa demande d'asile.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

3. S'il ne résulte ni des dispositions précitées ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national (Conseil d'Etat, 19 janv. 2024, n°472681).

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a bénéficié d'un entretien individuel réalisé à la préfecture du Val-d'Oise le 26 février 2024. Toutefois, en l'absence de toute indication sur le compte-rendu permettant d'identifier l'agent ayant conduit l'entretien et le préfet du Val-d'Oise n'apportant aucun élément de nature à établir sa qualité, l'entretien ne peut être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013. Sur ce point, les circonstances que le compte-rendu de cet entretien mentionne que celui-ci a été " conduit par un agent qualifié de la préfecture du

Val-d'Oise " et fasse figurer les initiales de l'agent sont insuffisantes. En outre, si le préfet produit un tableau indiquant les initiales et matricules des agents affectés au sein de son service en charge des demandes d'asile, ce tableau est, d'une part, produit sur une page blanche non signée, non datée, dépourvue de toute entête et, d'autre part, ne précise pas quels agents sont qualifiés en vertu du droit national. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités néerlandaises.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 3 mai 2024 du préfet du Val-d'Oise portant transfert aux autorités néerlandaises, eu égard au motif qui fonde cette annulation, implique uniquement mais nécessairement, que l'administration procède au réexamen de la situation de l'intéressé dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 mai 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder au réexamen de la situation administrative de Mme B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 11 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

D. Robert La greffière,

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.