Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407306

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2407306
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. F B, ressortissant guinéen, qui demandait l'annulation des arrêtés du 13 février 2024 du préfet de police de Paris lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui interdisant le retour pour un an. Le tribunal a écarté le moyen d'incompétence de l'auteur de l'acte, la signataire bénéficiant d'une délégation régulière. Il a également jugé que la décision d'éloignement était suffisamment motivée et n'a pas retenu la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, ni l'erreur manifeste d'appréciation. La solution s'appuie sur les articles L. 423-23, L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 243488 du 17 mai 2024, enregistrée le 23 mai 2024 au greffe du tribunal administratif, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, sur le fondement de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête et le mémoire complémentaire, enregistrés le 14 février 2024 et le 20 février 2024, présentés pour M. F B.

Par cette requête et ce mémoire complémentaire, M. F B, représenté par

Me Lubelo-Yoka, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 13 février 2024 par lesquels le préfet de police de Paris lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de condamner l'Etat aux entier dépens.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté pris dans son ensemble :

- il a été pris par une autorité incompétente.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2023, le préfet de police de Paris, représenté par le cabinet Actis Avocats conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ouillon, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 9 juillet 2024 :

- le rapport de M. Ouillon, magistrat désigné ;

- et les observations de M. B, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

1. M. F B, ressortissant guinéen né le 12 mai 1994, déclare être entré en France le 9 mars 2020. Il a déposé une demande d'asile le 16 avril 2020 qui a été rejetée par une décision du 2 octobre 2020 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), confirmée par une décision du 28 septembre 2021 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 24 novembre 2021, le préfet des Yvelines lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 13 février 2024, le préfet de police de Paris lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux arrêtés attaqués :

2. En l'espèce, la décision attaquée a été signée par Mme E D, attachée d'administration au bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière de la préfecture de police de Paris, laquelle a reçu du préfet de ce département une délégation à l'effet de signer tous arrêtés et décisions nécessaires à l'exercice des missions fixées par les articles R.122-1 et R. 122-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au nombre desquels figure l'arrêté en litige, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, par un arrêté n°2024-00102 du 26 janvier 2024 régulièrement publié et librement accessible au juge comme aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. La décision attaquée comporte l'énoncé suffisamment précis des circonstances de droit et de fait qui le fonde. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

5. M. B soutient résider en France depuis 2020 et travailler dans le secteur de la restauration. S'il ressort des pièces du dossier que le requérant est marié avec Mme A ressortissante tchadienne en situation régulière sur le territoire français et enceinte à la date de la décision attaquée, il n'établit pas l'ancienneté de sa vie commune avec cette dernière ni l'existence de liens particulièrement significatifs au cours des années de présence dont il se prévaut. S'il soutient avoir un frère de nationalité française et résidant sur le territoire français, il ne produit cependant aucun élément de nature à établir ses allégations. De plus, il ne justifie d'aucune activité professionnelle à la date de la décision contestée. Enfin, il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement prise à son encontre en 2021. Dans ces conditions, le préfet de police de Paris n'a pas, en obligeant M. B à quitter le territoire français, porté une atteinte excessive à sa vie privée et familiale et n'a pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

7. La décision contestée mentionne les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application et notamment son article L. 612-6. Elle indique avec une précision suffisante les motifs de fait justifiant qu'une interdiction soit faite au requérant de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an. Cette décision, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

9. En l'espèce, il ressort des termes de la décision contestée, que pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre du requérant, le préfet s'est fondé sur la circonstance qu'il a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en 2021 qu'il n'a pas exécuté, qu'il a déclaré expressément ne pas vouloir se conformer à celle-ci et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. Par conséquent, le préfet de police de Paris n'a pas entaché sa décision d'une atteinte disproportionnée à la situation de M. B par rapport au but poursuivi par cette mesure et n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code précité.

10. Pour les mêmes motifs que ceux exposé au point 5, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris les conclusions relatives aux frais du litige et aux dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F B et au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

S. Ouillon

La greffière

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne, et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407306