Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407752
mardi 9 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2407752 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 30 mai 2024, 11 juin et 3 juillet 2024, Mme B C, représentée par Me Lengrand, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel le préfet de l'Ariège lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an, en l'informant de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen ;
3°) d'enjoindre à toute autorité administrative compétente, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou, à défaut " salarié ", dans un délai de trente jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lengrand renonce à percevoir la part contributive de l'Etat, ou, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise à l'aide juridictionnelle, de lui verser cette somme directement.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
- elles ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;
- elles sont entachées d'un vice de procédure tiré du non-respect du droit à être entendue de manière utile et effective, du principe général de droit de l'Union européenne du droit de la défense et de la bonne administration ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que le préfet ne rapporte pas la preuve que la consultation de la base " Telemofpra " ait été réalisée par un agent habilité ;
- elle est entachée d'une erreur de fait ;
- elle est entachée d'un défaut de base légale ainsi que d'une méconnaissance des articles L 542-1, L 542-2 et L 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la Convention internationale des
droits de l'enfant ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est entachée d'une erreur de fait ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le
territoire français ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le préfet de l'Ariège, conclut au
rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés. Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Fabas, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Fabas ;
- les observations de Me Navarro substituant Me Lengrand, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et ajoute que sa cliente a fui le Haut-Karabagh, qu'au moment où il a pris l'arrêté, le préfet de l'Ariège n'était plus compétent et avait été informé du changement de résidence de la requérante, qu'il y a un doute sérieux quant à la nationalité arménienne de la requérante car elle dispose pas de certificat de nationalité, et que le ministère de l'intérieur arménien ne lui reconnaît pas la nationalité arménienne, l'attestant produite étant en cela équivalente à un refus de délivrance de certificat de nationalité, que le préfet ne remet pas en cause l'authenticité des pièces transmises et que le doute quant à la nationalité doit conduire à saisir le tribunal judiciaire d'une question avant-dire droit en application de l'article 29 du code civil ;
- les observations de Mme C qui fait valoir qu'elle n'a pas la nationalité arménienne et qu'elle ne peut pas retourner en Arménie où elle ne dispose d'aucune attache ;
- le préfet de l'Ariège n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C est née le 6 novembre 1990 à Stepanakert, dans la région du Haut-Karabagh. Elle est entrée en France le 1er juillet 2023, munie d'un visa court séjour valable jusqu'au 31 décembre 2023 et a sollicité l'asile le 27 juillet 2023. Toutefois, par une décision du 5 avril 2024, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), statuant en procédure accélérée, a rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 19 avril 2024, le préfet de l'Ariège a obligé la requérante à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être renvoyée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par sa requête, Mme C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit
statué sur la requête de Mme C, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à
l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; () ". Aux termes de l'article R. 613- 1 du même code : " L'autorité administrative compétente pour édicter la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision fixant le délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français est le préfet de département et, à Paris, le préfet de police. ".
5. Le préfet territorialement compétent pour édicter la décision portant obligation de quitter le territoire français est celui qui constate l'irrégularité de la situation au regard du séjour de la personne étrangère concernée, que cette mesure soit liée à une décision refusant à cette dernière un titre de séjour ou son renouvellement, au refus de reconnaissance de la qualité de réfugié ou du bénéfice de la protection subsidiaire, ou encore au fait que la personne se trouve dans un autre des cas énumérés à l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Tel est, en toute hypothèse, le cas du préfet du département où se trouve le lieu de résidence ou de domiciliation de la personne intéressée. En outre, si l'irrégularité de sa situation a été constatée dans un autre département, le préfet de ce département est également compétent.
6. Il ressort des pièces du dossier que la requérante avait déposé sa demande d'asile, le 27 juillet 2023, auprès du guichet unique de la préfecture de l'Ariège. Toutefois elle établit que, postérieurement à cette date, elle a déménagé dans le département des Hauts-de-Seine et obtenu, auprès du préfet de ce département, le renouvellement de son attestation de demande d'asile le 8 janvier 2024. Par ailleurs, sa demande d'asile a été rejetée, en procédure accélérée, par l'OFPRA, le 5 avril 2024 et ce n'est donc qu'à compter de cette date qu'elle ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français et que le préfet de son lieu de résidence pouvait, dès lors, constater l'irrégularité de sa situation au regard du séjour et prendre à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, seul le préfet des Hauts- de-Seine, lequel avait eu, au demeurant, connaissance du changement de lieu de résidence de Mme C, était territorialement compétent pour l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile nonobstant la circonstance que la requérante n'avait pas informé le préfet de l'Ariège de son changement de résidence. Dans ces conditions, Mme C est fondée à soutenir que le préfet de l'Ariège n'était pas territorialement compétent pour prendre l'arrêté attaqué.
7. Il résulte de ce qui précède Mme C est fondée à demander l'annulation de
la décision du 19 avril 2024 par laquelle le préfet de l'Ariège l'a obligée à quitter le territoire
français, et, par voie de conséquence, des décisions fixant son pays de destination et lui faisant
interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
8. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".
9. L'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique seulement d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir, durant ce réexamen et dès notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine d'y procéder. Il n'y a toutefois pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
10. Mme C ayant été provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Lengrand sur le fondement de ces dispositions, sous réserve de l'admission définitive de sa cliente au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lengrand renonce à percevoir la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Dans l'hypothèse où Mme C ne serait finalement pas admise à l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée.
D E C I D E :
Article 1er : Mme C est provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du 19 avril 2024 du préfet de l'Ariège est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir, le temps de ce réexamen et dès notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lengrand renonce à percevoir la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à Me Lengrand une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans l'hypothèse où
Mme C ne serait finalement pas admise à l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au préfet de l'Ariège,
au préfet des Hauts-de-Seine et à Me Lengrand.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 9 juillet 2024.
La magistrate désignée,
L. Fabas
La greffière,
M. A
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre l
e s
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