Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408117

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2408117
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. B, ressortissant libanais, contestant un arrêté préfectoral du 23 mai 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, d'insuffisance de motivation et de vice de procédure, jugeant la décision légalement fondée sur l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue confirme la légalité de l'obligation de quitter le territoire, de la fixation du pays de destination et de l'interdiction de retour d'un an.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 6, 7 et 13 juin ainsi que le 3 et 4 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Dookhy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre à l'administration de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de cinquante euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure dès lors qu'il a été privé du droit de présenter préalablement des observations ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle.

En ce qui concerne spécifiquement la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne spécifiquement la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an :

- cette interdiction est disproportionnée dans sa durée.

La requête de M. B a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Fabas, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas ;

- et les observations de Me Dookhy, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens figurant dans les écritures et ajoute que son client s'est marié très récemment avec un ressortissant français et que du fait de son orientation sexuelle, il risque de subir des persécutions en cas de retour dans son pays d'origine et ne pourrait pas y poursuivre sa communauté de vie avec son époux, que le réexamen de sa demande d'asile est actuellement pendant devant la CNDA et que, s'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, son client n'a jamais fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français qu'il n'aurait pas exécutée ;

- et les observations de M. B qui fait valoir qu'il souhaite poursuivre sa vie sur le territoire français ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant libanais né le 11 septembre 1983, est entré en France le 10 septembre 2021. Il a déposé une demande d'asile le 19 octobre 2021, laquelle a été rejetée par une décision du 18 juillet 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Cette décision a été confirmée par une décision du 8 novembre 2023 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). M. B a sollicité le réexamen de sa demande le 4 avril 2024. Toutefois, par une décision du 19 avril 2024, l'OFPRA a rejeté sa demande de réexamen pour irrecevabilité. Par un arrêté du 23 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

4. En premier lieu, par un arrêté SGAD n° 2024-27 du 7 mai 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a donné délégation à Mme D, responsable de la section chargée de la procédure Dublin et du suivi des déboutés du droit d'asile et signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer les obligations de quitter le territoire relatives aux demandeurs déboutés du droit d'asile et les décisions accessoires à celles-ci. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise les textes dont elle fait application et notamment les articles L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. En outre, la décision fixant le pays de destination vise les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et précise que le requérant n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Dès lors, les décisions contestées comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent leur fondement et sont ainsi suffisamment motivées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes des décisions attaquées que le préfet des Hauts-de-Seine n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. B. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la cour de justice européenne (arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014) que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

8. En l'espèce, si le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas invité le requérant à présenter ses observations préalablement au prononcé de l'obligation de quitter le territoire qui lui a été opposée à la suite de sa demande d'asile et à la fixation de son pays de destination, cette circonstance n'est pas, compte tenu de ce qui précède, de nature à le faire regarder comme ayant été privé de son droit d'être entendu. En effet, il ne ressort nullement des pièces du dossier que M. B ait sollicité, sans réponse, un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il ait été empêché de présenter ses observations avant que ne soient prises les décisions litigieuses. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées auraient été adoptées en méconnaissance de son droit d'être entendu. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen dirigé spécifiquement contre la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Si M. B soutient qu'il craint d'être exposé en cas de retour dans son pays d'origine à des traitements inhumains ou dégradants en lien avec son orientation sexuelle, il ne produit à l'appui de ses allégations aucune pièce susceptible d'établir qu'il serait personnellement et actuellement exposé à des risques de mauvais traitements au Liban, pays dont il déclare avoir la nationalité. Par ailleurs, la demande d'asile du requérant a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 18 juillet 2023, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 8 novembre 2023 et sa demande de réexamen a également été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 19 avril 2024. Par suite, la décision fixant le pays de destination n'est entachée d'aucune erreur d'appréciation et ne méconnaît pas les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

12. M. B, entré en France le 10 septembre 2021, se prévaut de sa relation avec un ressortissant français et de son mariage avec celui-ci le 27 juin 2024. Si M. B a contracté mariage postérieurement à l'arrêté, il établit néanmoins, par les pièces qu'il produit, que la vie commune du couple était antérieure, de plusieurs mois, à celui-ci. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement ou que sa présence représenterait une menace à l'ordre public. Dès lors, en lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet des Hauts-de-Seine a méconnu les dispositions précitées.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement, qui n'annule que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fons d'injonction sous astreinte présentées par M. B ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 23 mai 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 9 juillet 2024.

La magistrate désignée,

signé

L. Fabas

La greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2408117