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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2408397

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408397

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2408397
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBOURDON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 11, 19, 24 et 25 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Bourdon, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 7 mai 2024 par laquelle la ministre du travail, de la santé et des solidarités lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au ministre du travail, de la santé et des solidarités de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle intégrale dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie en ce que la décision attaquée porte atteinte à un intérêt public et un intérêt privé dès lors que le ministère du travail refuse de lui accorder la protection fonctionnelle alors qu'elle en a fait la demande et en dépit d'un jugement définitif en date du 28 septembre 2023 rendu par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, la privant d'un droit, qu'en outre elle subit une inégalité de traitement du fait d'un traitement différencié entre le directeur général du travail, son adjoint et elle-même, condamnés pour diffamation publique par le tribunal judiciaire de Paris le 21 septembre 2022, enfin elle emporte des conséquences sur son état de santé, alors qu'elle bénéficie d'un arrêt de travail de trois semaines ;

- il existe des moyens propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- elle a été prise en violation de l'autorité absolue de la chose jugée dès lors que l'administration n'a pas fait appel du jugement ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce que l'administration s'est crue chargée du réexamen de sa demande alors qu'elle était enjointe de lui reconnaitre la protection fonctionnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que sa demande est fondée, qu'il a été porté atteinte à son honneur et à sa considération professionnelle publiquement, de manière intentionnelle et par écrit, alors qu'aucune faute personnelle détachable de ses fonctions ne peut lui être reprochée, lui portant préjudice ;

- elle résulte d'un traitement asymétrique de sa demande face à celle du directeur général du travail et son adjoint ;

- le motif de rejet de sa demande présente un caractère erroné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir un changement de circonstances de faits intervenu postérieurement au jugement n° 2012164 du 28 septembre 2023 rendu par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, et notamment la circonstance que le directeur général du travail et son adjoint, après avoir été condamnés pour diffamation publique et complicité de diffamation publique par un jugement du tribunal judiciaire de Paris du 21 septembre 2022, ont été relaxés par un arrêt de la Cour d'appel de Paris du 10 janvier 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2408900, enregistrée le 11 juin 2024 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée ;

- le jugement n° 2012164 du 28 septembre 2023 de la 4ème chambre du tribunal administratif de Cergy-Pontoise.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Poyet, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 25 juin 2024 à 14 heures.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de M. Poyet, juge des référés,

- et les observations de Me Brengarth, substituant Me Bourdon, représentant

Mme B, requérante, présente, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens en précisant ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, directrice du travail adjointe, exerce les fonctions de responsables d'une unité de contrôle au sein de l'unité départementale (UD) de la direction régionale interdépartementale de l'économie, de l'emploi et de l'insertion (DRIETS), chargée du site de l'aéroport de Roissy. Elle a, à ce titre, été en charge en 2017 et 2018 d'un dossier relatif aux décollages de l'aéroport de Bogota (Colombie) des avions de la compagnie Air France KLM. Le 20 décembre 2019, le directeur général adjoint du travail a transmis, dans le cadre d'un rappel de règles de procédure adressé au directeurs régionaux du travail, un courrier à l'attention de la requérante, lequel émettait des critiques à l'égard de sa gestion du dossier dit " C à Bogota ". Le 8 janvier 2020, Mme B a demandé au responsable de son unité départementale le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison de la diffamation dont elle estimait faire l'objet dans le cadre de ses fonctions en raison de la large diffusion de ce courrier. Le silence gardé par l'administration a fait naître une décision implicite de rejet. Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a, dans un jugement n° 2012164, en date du 28 septembre 2023, annulé la décision implicite et a enjoint au ministre du travail de lui octroyer la protection fonctionnelle. Par une décision du 7 mai 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités a refusé de lui accorder la protection fonctionnelle. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. Eu égard au délai qui s'est écoulé depuis la demande de la protection fonctionnelle de Mme B, le 8 janvier 2020, et la décision n° 2012164 en date du 28 septembre 2023 qui a annulé la décision implicite de rejet de sa demande et enjoint à l'octroi du bénéfice de la protection fonctionnelle à l'intéressée, et à la dégradation de son état de santé, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L. 134-5 du même code : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée () ".

6. Le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que Mme B remplissait les conditions pour bénéficier de la protection fonctionnelle, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

7. Les deux conditions fixées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 7 mai 2024 par laquelle la ministre du travail, de la santé et des solidarités a rejeté la demande de protection fonctionnelle formée par Mme B, le 8 janvier 2020.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.

9. Eu égard aux motifs de la présente ordonnance, il y a lieu d'enjoindre à la ministre du travail, de la santé et des solidarités d'accorder, à titre provisoire, le bénéfice de la protection fonctionnelle à Mme B dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette mesure d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative que le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée, et peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par Mme B.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 7 mai 2024 par laquelle la ministre du travail, de la santé et des solidarités a refusé à Mme B le bénéfice de la protection fonctionnelle est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 2 : Il est enjoint à la ministre du travail, de la santé et des solidarités d'accorder, à titre provisoire, le bénéfice de la protection fonctionnelle à Mme B dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'État versera à Mme B la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conditions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Fait à Cergy, le 31 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé

M. Poyet

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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