Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408557
jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2408557 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 13 juin 2024, Mme G B, représentée par Me Benitez, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de regroupement familial en faveur de son fils prénommé C, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer sa demande de regroupement familial dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à Me Benitez au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou si elle n'est pas admise à l'aide juridictionnelle provisoire, de lui verser directement cette même somme.
Elle soutient que :
- la situation d'urgence est caractérisée, eu égard au délai écoulé depuis l'introduction de sa demande, et au regard de sa situation personnelle et de celle de son fils, isolé à Port-au-Prince ;
- il existe des moyens propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 434-7 et R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'elle remplit toutes les conditions pour bénéficier du regroupement familial.
La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a produit aucune observation en défense.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juin 2024.
Vu :
- la requête n° 2408562 enregistrée le 13 juin 2024, par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision litigieuse ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-467 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Poyet, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 28 juin 2024 à 9 heures 30.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :
- le rapport de M. Poyet, juge des référés ;
- et les observations de Me Benitez, représentant Mme B, requérante, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en précisant ses écritures.
La clôture de l'instruction a été présentée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme G B, ressortissante haïtienne née le 23 mai 1967 en Haïti, est entrée sur le territoire français en 2011 et bénéficie d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 29 janvier 2026. Le 2 mai 2019, elle a déposé une demande de regroupement familial en faveur de son fils C F. Le 22 novembre 2019, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande au motif qu'elle ne remplissait pas la condition de ressource. Le 16 avril 2021, elle a, de nouveau, déposé une demande de regroupement familial en faveur de son fils C F, qui, suite à des dysfonctionnements, a été enregistrée le 2 mars 2022. Par un arrêté en date du 15 janvier 2024, notifié le 24 janvier suivant, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande au motif que son logement ne respecterait pas les conditions d'habitabilité pour une famille de trois personnes. Elle a déposé un recours gracieux contre cette décision, le 19 mars 2024, dont il a été accusé réception le 21 mars 2024, sans qu'aucune réponse ne soit donnée. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 15 janvier 2024 qui rejette sa demande de regroupement familial en faveur de son fils prénommé C, ensemble le refus implicite de son recours gracieux.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Par une décision du 3 juin 2024, le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à la requérante l'aide juridictionnelle totale. Par suite, la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle est devenue sans objet.
Sur les conclusions à fin de suspension :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence
4. Il résulte des dispositions citées au point précédent que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre et il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par la requérante, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Enfin, la condition d'urgence s'apprécie à la date de la présente ordonnance.
5. Il résulte de l'instruction que Mme G B, ressortissante haïtienne entrée sur le territoire français en 2011, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale - autorise son titulaire à travailler ", valable jusqu'au
19 janvier 2026, est employée en qualité d'agent d'entretien, au sein des sociétés " AMS ", " ISOCLEM " et " La Rationnelle ", depuis 2017, est mère de deux enfants, A D E, né en France en 2013, et C F, né en 2004 à Carrefour en Haïti, qu'elle a déposé plusieurs demandes de regroupement familial en faveur de son fils prénommé C, et dorénavant isolé et dans une situation de grande précarité, la dernière ayant été enregistrée le 2 mars 2022. Au regard du trouble apporté aux conditions d'existence de la requérante et à sa vie privée et familiale par la décision contestée, et dans les circonstances très particulières de l'espèce, la requérante produisant un contrat de location d'un logement d'une surface habitable de 41,52 mètres carrés dont elle est locataire à Clichy, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée, en l'espèce, comme satisfaite.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision
6. Aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ". Aux termes de l'article R. 434-4 : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; / (). ". Aux termes de l'article
R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application du 2° de l'article L. 434-7, est considéré comme normal un logement qui : / 1° Présente une superficie habitable totale au moins égale à : / - en zones A bis et A : 22 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes () ".
7. Il résulte des termes de la décision litigieuse que le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé, pour refuser la demande de regroupement familial, présentée par Mme B, sur la circonstance que le logement de l'intéressée ne répondait pas aux exigences de l'article
R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que le nombre de pièce, à savoir deux en l'occurrence, était insuffisante pour une famille de trois personnes composée d'un adulte et deux enfants, dont un majeur. Toutefois, il résulte de l'instruction et notamment du contrat de bail, signé par la requérante le 8 octobre 2018, que le logement, situé à Clichy, dispose d'une superficie de 41,52 mètres, répondant ainsi aux exigences posées par les dispositions de l'article R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 434-7 et R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, dont il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution.
8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de regroupement familial présentée par Mme B en faveur de son fils prénommé C, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
10. En application des dispositions précitées de l'article L. 511-1 du code de justice administrative, l'exécution de la présente ordonnance implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial de Mme B, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Benitez, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son profit de la somme de 1 000 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
O R D O N N E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire de Mme B.
Article 2 : L'exécution de la décision du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet des
Hauts-de-Seine a rejeté la demande de regroupement familial de Mme B ainsi que le rejet implicite de son recours gracieux, est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial de Mme B, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : Sous réserve que Me Benitez renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Benitez, avocate de Mme B, une somme de 1000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme G B, à Me Benitez et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy, le 18 juillet 2024.
Le juge des référés,
Signé
M. Poyet
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.0