Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408648

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2408648
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A B. Celle-ci demandait la suspension de la décision du 6 mars 2024 par laquelle la ministre de l’éducation nationale l’a affectée dans l’académie de Versailles, ainsi que son affectation provisoire dans l’académie de Lille. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas établie et qu’aucun des moyens soulevés, tirés notamment de la méconnaissance de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et des priorités légales d’affectation, n’était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 juin 2024, des pièces et des mémoires complémentaires enregistrés les 28 juin, 3 juillet et 9 juillet 2024, Mme C A B, représentée par Me Chanlair, demande à la juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 6 mars 2024 par laquelle la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse l'a affectée dans l'académie de Versailles, ainsi que la décision de rejet de son recours gracieux contre cette décision, et, par voie de conséquence, celle de la décision d'affectation intra académique au lycée professionnel le Château d'Epluches à Saint-Ouen-L'Aumône ;

2°) d'enjoindre à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse de l'affecter provisoirement au sein de l'académie de Lille dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 300 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de l'affecter dans l'académie d'Amiens ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que les décisions contestées emportent des conséquences graves sur sa situation personnelle, familiale et professionnelle ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée du 6 mars 2024 par laquelle la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse l'a affectée dans l'académie de Versailles, alors que la décision l'affectant à Saint-Ouen-L'Aumône sera, par voie de conséquence de cette illégalité, suspendue :

- la décision l'affectant dans l'académie de Versailles méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'intérêt supérieur de ses enfants protégé par les articles 3 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier et d'une méconnaissance, par la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, de sa propre compétence dès lors notamment que l'administration s'est à tort estimée liée par le barème établi par les lignes directrices de gestion ministérielles relatives à la mobilité des personnels du ministère de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports du 25 octobre 2021 et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 512-19, L. 512-20 et L. 512-21 du code général de la fonction publique ainsi que de celles du décret n° 2018-303 du 25 avril 2018 relatif aux priorités d'affectation des membres de plusieurs corps d'enseignant et dès lors qu'il n'est pas établi que les règles de priorités définies par ces articles ont été respectées ; en libérant les postes de stagiaires sans les déclarer vacants, pour les réserver soit à d'autres stagiaires soit à des contractuels, l'Etat viole le principe des priorités et restreint artificiellement et illégalement la liste des lieux où affecter les agents dans le respect de la vie familiale ; eu égard à la situation d'une des deux personnes classées devant elle au mouvement inter-académique, qui n'a pas réalisé son année de stage dans les conditions requises ce que les services du ministère ne pouvaient ignorer du fait de ses nombreux congés, elle pouvait être affectée dans l'académie de Lille et elle pourrait l'être à la date de l'ordonnance à intervenir en sa qualité de " première entrante " dans ce mouvement ; aucun texte n'exclut du champ d'application de la priorisation en raison des situations de famille les " néotitulaires ", qui sont des titulaires obligés de muter à la suite de cette titularisation ;

- cette décision est illégale et inconventionnelle eu égard à l'application qui a été faite à sa situation des lignes directrices de gestion ministérielles relatives à la mobilité des personnels du ministère de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports du 25 octobre 2021 ;

- cette décision est illégale en raison de l'absence de déclaration de vacance de l'emploi qu'elle occupait ; cette décision ainsi que celle l'affectant à Saint-Ouen-l'Aumône sont illégales en raison de la procédure d'extension de vœux au cours de laquelle elle avait classé l'académie d'Amiens avant celle de Versailles ;

- cette décision est illégale dès lors que de nombreux postes sont vacants dans l'académie de Lille et d'Amiens et qu'ils ont été " réservés " aux contractuels et aux stagiaires en méconnaissance de l'article L. 311-1 du code général de la fonction publique.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 26 juin et 10 juillet 2024, la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens invoqués par la requérante n'est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, le recteur de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens invoqués par la requérante n'est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée au greffe du tribunal administratif de Versailles sous le n° 2404756 par laquelle la requérante demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Drevon-Coblence, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 28 juin 2024 à 15 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de

Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Drevon-Coblence, juge des référés ;

- les observations de Me Chanlair, représentant Mme A B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de Mme D, représentant la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été reportée, à l'issue de l'audience publique, au 10 juillet 2024 à 17 heures.

Un mémoire complémentaire, enregistré le 10 juillet 2024 à 16 heures 24, présenté par Mme A B, n'a pas été communiqué.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B a été admise à la session 2023 du concours du certificat d'aptitude au professorat de lycée professionnel (CAPLP) dans la discipline d'arts appliqués, option design. Après avoir effectué son stage dans l'académie de Lille, elle a été titularisée dans le corps des professeurs de lycée professionnel à compter du 1er septembre 2024. Invitée à présenter ses vœux dans le cadre du mouvement général inter-académique en vue de sa première affectation en qualité de titulaire, Mme A B a formulé un vœu unique portant sur l'académie de Lille. Par une décision en date du 6 mars 2024, dont elle demande la suspension de l'exécution, Mme A B a été affectée dans l'académie de Versailles. Elle a introduit un recours gracieux tendant à la révision de cette affectation le 20 mars 2024, qui a été explicitement rejeté le 26 avril 2024. Mme A B demande au tribunal de suspendre l'exécution de la décision du 6 mars 2024, de la décision rejetant son recours gracieux ainsi que la suspension, par voie de conséquence, de la décision l'affectant au lycée professionnel le Château d'Epluches à Saint-Ouen-L'Aumône.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient ainsi au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.

4. Il résulte de l'instruction que Mme A B réside dans le département du Nord, qu'elle est mère de deux enfants en bas âge, que son époux exerce des responsabilités professionnelles prenantes. Dans ces conditions, son affectation dans l'académie de Versailles pour la rentrée de septembre 2024 alors que la requérante établit avoir été affectée, en conséquence, à Saint-Ouen-L'Aumône, soit à une distance minimale de 2 heures quinze de route de son domicile, est de nature à porter une atteinte grave et immédiate à sa situation personnelle et familiale. Dès lors, eu égard aux circonstances particulières de l'espèce, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

5. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut d'examen particulier de la situation de Mme A B et de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 512-19, L. 512-20 et L. 512-21 du code général de la fonction publique est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 6 mars 2024 par laquelle la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse l'a affectée dans l'académie de Versailles dont l'exécution doit dès lors être suspendue. Il en va de même, par voie de conséquence, de la décision l'affectant au lycée professionnel le Château d'Epluches à Saint-Ouen-L'Aumône.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé () ".

7. Le code de justice administrative dispose à son article L. 511-1 que : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".

8. L'exécution de la présente ordonnance implique qu'il soit procédé au réexamen de la situation de Mme A B et que celle-ci soit affectée, à titre provisoire, pour la rentrée de septembre 2024, sur un poste de professeur de lycée professionnel dans la discipline d'arts appliqués, option design, au sein de l'académie de Lille, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande au fond. Il y a lieu de fixer à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse un délai de quinze jours à compter de la date de notification de la présente ordonnance pour y procéder. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Mme A B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 6 mars 2024 par laquelle la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a affecté Mme A B dans l'académie de Versailles et celle de la décision d'affectation intra académique de l'intéressée au lycée professionnel le Château d'Epluches à Saint-Ouen-L'Aumône sont suspendues.

Article 2 : Il est enjoint à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse de procéder au réexamen de la situation de Mme A B et de l'affecter, à titre provisoire, pour la rentrée de septembre 2024, sur un poste de professeur de lycée professionnel dans la discipline professionnel dans la discipline d'arts appliqués, option design, au sein de l'académie de Lille jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande au fond et ce dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 2 000 euros à Mme A B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A B, à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse et au recteur de l'académie de Versailles

Fait à Cergy, le 12 juillet 2024.

La juge des référés

signé

E. Drevon-Coblence

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°24086490