Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409279
lundi 19 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409279 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
1 ) Par une requête un mémoire complémentaire enregistrés les 26 juin et 9 juillet 2024 sous le n°2409279, M. A B, représenté par Me Essoh Ekoue, demande au tribunal :
2°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer un certificat de résidence portant la mention "vie privée et familiale" dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans l'attente un récépissé portant autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
- elles ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elles ont été prises en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elles sont susceptibles d'avoir sur sa situation.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 août 2024 le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête de M. B.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
1. Par une ordonnance du 23 juillet 2024, le vice-président du tribunal administratif de Melun a renvoyé, sur le fondement de l'article R. 776-15 du code de justice administrative le dossier de M. B, enregistré au greffe du tribunal administratif de Melun sous le n°2407754 au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, compétent territorialement pour statuer sur celui-ci.
Par une requête enregistrée le 25 juin 2024 au greffe du tribunal administratif de Melun, M. A B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
- elles ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles ont été prises en méconnaissance du principe du contradictoire garanti par l'article 41-2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elles sont entachées d'une erreur de droit ;
- elles ont été prises en méconnaissance des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elles sont susceptibles d'avoir sur sa situation.
La requête de M. B a été communiquée au préfet du Val-d'Oise qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Fabas, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Fabas ;
- et les observations de Me Essoh Ekoue, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens figurant dans les écritures et ajoute que l'un des deux arrêtés comporte les signatures de l'agent notifiant, de l'intéressé et celle de l'interprète mais que l'autre arrêté ne lui a pas été notifié régulièrement ; que par ailleurs l'un des deux arrêtés ne comporte pas de durée s'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français ce qui méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; que M. B travaille et a une vie de famille établie en France dès lors, ces arrêtés méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; qu'il n'a jamais été condamné et a seulement été entendu dans certaines affaires mais n'a pas été mis en cause dès lors qu'il s'agissait de violences conjugales réciproques entre lui et sa compagne ;
- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant sri-lankais né le 13 janvier 1990 serait entré en France au cours de l'année 2017, selon ses déclarations. Il a été interpellé le 22 juin 2024 pour des faits de violences conjugales. A l'occasion de cette interpellation, le préfet a constaté qu'il se maintenait en situation irrégulière sur le territoire français. Par deux arrêtés du 24 juin 2024, le préfet du Val-d'Oise a obligé M. B à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par ses requêtes, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, M. B demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concernent les moyens communs aux deux arrêtés :
2. En premier lieu, les arrêtés contestés sont revêtus de la signature de Mme Laetitia Cesari-Giordani, secrétaire générale de la préfecture du Val-d'Oise. L'article 1er de l'arrêté du préfet du Val-d'Oise n° 23-054 du 20 septembre 2023, publié au recueil des actes administratifs de l'État dans le Val-d'Oise du même jour, dispose que délégation est donnée à Mme D " à l'effet de signer tout arrêté, décision, circulaire, déféré, rapport, correspondance et document relevant des attributions de l'État dans le département, ainsi que les requêtes adressées aux juridictions en matière de rétention administrative, à l'exception : / des mesures de réquisition prises en application de la loi du 11 juillet 1938, / des arrêtés de conflit ". Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des arrêtés en litige doit être écarté.
3. En deuxième lieu, ces arrêtés comportent l'ensemble des circonstances de fait et de droit qui les fondent et sont ainsi suffisamment motivés.
4. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes des arrêtés attaquées que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. B. Si les arrêtés ne font pas état de ce que le requérant exerce une activité professionnelle, le préfet n'avait pas à mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de M. B dont il avait connaissance. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
5. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Si M. B fait valoir qu'il réside de façon continue sur le territoire français depuis 2017 et que son épouse et sa fille de onze ans l'ont rejoint en 2023, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations alors qu'il ne conteste pas avoir été interpellé, le 22 juin 2024, pour des faits de violences conjugales. Il n'établit pas disposer de liens anciens et stables sur le territoire français en dépit de sa présence alléguée depuis plus de six ans. S'il fait valoir qu'il est bien intégré sur le plan professionnel dès lors qu'il travaille dans le secteur de la téléphonie mobile et perçoit à ce titre une rémunération mensuelle d'environ 1 400 euros lui permettant de subvenir aux besoins de sa famille, il ne n'établit pas davantage. Enfin, si M. B fait valoir que ses parents sont décédés, ce qu'aucune pièce au dossier ne vient établir, il a vécu dans son pays d'origine au moins jusqu'à l'âge de vingt-sept ans et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il y serait totalement dépourvu d'attaches. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que les arrêtés méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté. Pour les mêmes motifs, ces arrêtés ne sont pas davantage entachés d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'ils sont susceptibles d'avoir sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne les moyens spécifiquement dirigés contre l'arrêté attaqué dans la requête n°2409279 :
7. En premier lieu, si M. B fait valoir que les conditions de notification de cet arrêté sont irrégulières, il est constant que celles-ci sont sans incidence sur la légalité de l'acte. Dès lors, le moyen ne peut qu'être écarté.
8. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
9. Si M. B, lequel serait entré en France en 2017, se prévaut de la présence sur le territoire français de son épouse et de sa fille, il n'établit pas que celles-ci résideraient régulièrement sur le territoire français ni qu'il y disposerait d'autres attaches stables et anciennes. Par ailleurs, M. B ne conteste pas les termes de l'arrêté attaqué selon lesquels il a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 30 août 2018 qu'il n'a pas exécutée. Dans ces conditions, et alors même qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que sa présence représenterait une menace à l'ordre public, en lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet du Val-d'Oise n'a ni méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne les moyens spécifiquement dirigés contre l'arrêté attaqué dans la requête n° 2410725 :
10. En premier lieu, il résulte de la jurisprudence de la cour de justice européenne (arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014) que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.
11. En l'espèce, si le préfet du Val-d'Oise n'a pas invité le requérant à présenter ses observations préalablement au prononcé de l'arrêté en litige, cette circonstance n'est pas, compte tenu de ce qui précède, de nature à le faire regarder comme ayant été privé de son droit d'être entendu. En effet, il ne ressort nullement des pièces du dossier que M. B ait sollicité, sans réponse, un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il ait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit pris l'arrêté attaqué. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué aurait été pris en méconnaissance de son droit d'être entendu. Par suite, ce moyen doit être écarté.
12. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
13. Si M. B soutient que l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes pour permettre au juge de statuer sur le bien-fondé de celui-ci. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
14. En troisième lieu, si le requérant soutient que l'arrêté est entaché d'une erreur de droit, il n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes pour permettre au juge de statuer sur le bien-fondé de celui-ci. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
15. En dernier lieu, ainsi que le fait valoir M. B, cet arrêté ne fixe aucune durée s'agissant de l'interdiction qui lui est faite de retourner sur le territoire français. Or, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une telle mesure portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut être prise que pour une durée n'excédant pas cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en ne fixant pas de durée maximale à l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à en demander, pour ce motif, l'annulation.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 24 juin 2024 contenue dans l'arrêté attaqué par la requête n°2410725 par laquelle le préfet du Val-d'Oise lui a fait interdiction de retour sur le territoire français.
Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :
17. Le présent jugement, qui annule seulement une décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. B ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
18. L'Etat n'étant pas la partie perdante, pour l'essentiel, dans le cadre des présentes instances, il n'y a pas lieu de mettre à sa charge la somme que demande M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite les conclusions formulées à ce titre par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 24 juin 2024 contenue dans l'arrêté attaqué par la requête n°2410725 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a interdit le retour sur le territoire français à M. B est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2410725 est rejeté.
Article 3 : La requête n°2409279 est rejetée.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 août 2024.
La magistrate désignée,
signé
L. Fabas
Le greffier,
signé
M. C
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos2409279-24107250