Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409401
lundi 19 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409401 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Bouthours, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation administrative ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, Me Bouthors, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de celles de l'article L. 761-1 du code de justice.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée et cette insuffisance de motivation révèle un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- en ne lui accordant pas le bénéfice d'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant remise du passeport :
- le préfet n'établit pas qu'il lui a remis le récépissé prévu par les dispositions de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en échange de la remise de son passeport.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il n'est pas démontré qu'elle ne serait pas en danger en cas de retour dans son pays d'origine.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle fait état de circonstances humanitaires justifiant qu'aucune interdiction de retour sur le territoire français ne soit prise à son encontre.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 juillet 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête de Mme C et produit les pièces constitutives du dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Fabas, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Fabas a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A C, ressortissante sri-lankaise née le 15 mai 1995, serait entrée sur le territoire français le 26 août 2018 en vue de solliciter la reconnaissance du statut de réfugiée. Elle a présenté une demande d'asile, laquelle a été enregistrée le 26 août 2020. Par une décision du 28 juillet 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande. Cette décision a été confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 15 février 2023. Mme C a sollicité le réexamen de sa demande d'asile le 19 avril 2023. Cette demande a été rejetée par une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA du 28 avril 2023 confirmée par une décision de la CNDA du 20 septembre 2023. Par un arrêté du 7 juin 2024, dont Mme C demande au tribunal l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.
Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence à statuer sur la présente requête, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux différentes décisions attaquées :
4. En premier lieu, les décisions attaquées visent la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en particulier le 4° de l'article L. 611-1 et les articles L. 612-8 et L 612-10 de ce code. L'arrêté précise également que la demande d'asile de Mme C a été rejetée par une décision du 28 juillet 2021 de l'OFPRA, confirmée par une décision du 15 février 2023 de la CNDA. Il est également mentionné que Mme C réside en France depuis le 26 août 2018, qu'elle est célibataire et que ses attaches sur le territoire français ne sont pas intenses et qu'ainsi la durée de l'interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale. Enfin, il est mentionné qu'elle n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine et que sa situation personnelle ne justifiait pas, qu'à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours lui soit accordé. Les décisions attaquées comportent donc les considérations de fait et de droit sur lesquelles elles sont fondées et, dès lors, le moyen tiré d'un défaut de motivation de celles-ci ne peut qu'être écarté.
5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes des décisions attaquées ni des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme C. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen dont ces décisions seraient entachées ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne les moyens spécifiquement dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :
6. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. Mme C fait valoir qu'elle réside depuis plus de six ans sur le territoire français, qu'elle n'a plus aucune attache au Sri Lanka et que son conjoint ainsi que plusieurs membres de sa famille résident sur le territoire français. Toutefois, elle n'établit pas que son conjoint résiderait en France en situation régulière alors qu'elle fait elle-même valoir qu'il est actuellement " en cours de régularisation ", ni que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer au Sri Lanka. Par ailleurs, s'il ne ressort pas des pièces du dossier que le comportement de la requérante représenterait une menace pour l'ordre public, elle n'établit pas avoir tissé des liens anciens et stables sur le territoire français ni y être intégrée notamment sur le plan professionnel. Si Mme C fait valoir qu'elle suit assidument des cours de français, elle ne l'établit pas. Enfin, si la requérante fait valoir qu'elle est dépourvue d'attaches au Sri Lanka elle ne l'établit pas davantage alors qu'elle a vécu dans son pays d'origine jusqu'à ses vingt-trois ans. Dans ces conditions, la décision par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle doit également être écarté.
En ce qui concerne le moyen dirigé spécifiquement contre la décision fixant le délai de départ volontaire :
8. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ".
9. Si Mme C fait valoir qu'elle est isolée et vulnérable dans son pays d'origine dans lequel elle n'a plus aucune attache ni ressource mobilisable, ces circonstances, au demeurant non établies, sont insuffisantes pour estimer qu'en ne lui octroyant pas un délai de départ volontaire supérieur à trente jours, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. En tout état de cause, elle n'établit ni même n'allègue avoir demandé le bénéfice d'une telle prolongation.
En ce qui concerne le moyen dirigé contre la décision portant remise de son passeport aux autorités administratives :
10. Aux termes de l'article L. 721-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger auquel un délai de départ a été accordé la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité, dans les conditions prévues à l'article L. 814-1. ". Aux termes de l'article L. 814-1 du même code : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu. ".
11. La méconnaissance des dispositions de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui prévoient les conditions de remise d'un passeport d'une personne de nationalité étrangère en situation irrégulière aux autorités compétentes, et notamment la délivrance d'un récépissé pour justifier de la remise du passeport et pour informer l'étranger des modalités de restitution de ce passeport ne saurait être utilement invoquée à l'encontre de la seule décision en litige portant obligation de remise du passeport de la requérante, qui constitue l'une des mesures applicables à l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français assortie d'un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré du défaut de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne le moyen spécifiquement dirigé contre la décision fixant le pays de destination :
12. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
13. Si Mme C soutient qu'elle craint d'être exposée, en cas de retour dans son pays d'origine, à des persécutions ou à une atteinte grave à sa vie, elle ne produit à l'appui de ses allégations aucun élément probant de nature à établir qu'elle serait personnellement et actuellement exposé à des risques de mauvais traitements au Sri Lanka. Ses demandes d'asile et de réexamen ont d'ailleurs été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut être accueilli.
En ce qui concerne le moyen spécifiquement dirigé à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
14. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
15. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifient sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
16. Si Mme C réside depuis plus de six ans sur le territoire français, elle n'établit y avoir noué des liens personnels et familiaux anciens, intenses et stables. Par ailleurs, même si son comportement ne représente pas une menace à l'ordre public, la requérante ne justifie d'aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Dans ces conditions, aucune circonstances humanitaires ne justifie qu'aucune interdiction de retour sur le territoire français ne soit prise à son encontre.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme C doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : Mme C est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au préfet des Hauts-de-Seine et à Me Bouthors.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 août 2024.
La magistrate désignée,
signé
L. Fabas
Le greffier,
signé
M. B
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2409401