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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2409516

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409516

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2409516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationFormation à 3 juges des référés
Avocat requérantGOLDMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 2 et 15 juillet 2024,

M. C B, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente, en ce que son auteur ne justifie pas d'une délégation régulière, en méconnaissance des dispositions des articles L. 228-2 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, en ce que les mesures prises n'apparaissent ni nécessaires, ni proportionnées à sa situation personnelle et entravent gravement sa liberté d'aller et venir ainsi que son droit au respect de la vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 15 juillet 2024 à 15 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. D, rapporteur public,

- et les observations de Me Quinquis, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, de nationalité française et algérienne, né le 21 mars 1976 à Villepinte, a été condamné par la Cour d'assises de Paris spécialement composée, le 9 avril 2021, à une peine de douze ans d'emprisonnement, assortie d'une période de sûreté des deux tiers, pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes, entrant dans le champ d'application de l'article 706-16 du code de procédure pénale visant des actes de terrorisme, commis de 2014 à 2015 à Nanterre et, de manière indivisible, en Turquie, et ce en état de récidive légale pour avoir été condamné définitivement par la chambre des appels correctionnels de Paris le 8 novembre 2010. Par un arrêté du 13 juin 2024, notifié le

15 juin 2024, le ministre de l'intérieur a, sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, prononcé des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance à son encontre pour une durée de trois mois. Cet arrêté interdit à M. B de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Nanterre, sauf autorisation écrite préalable, lui fait obligation de se présenter une fois par jour, à 16 heures, au commissariat de police de Nanterre, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés et de confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès de ce commissariat de police dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de cet arrêté ainsi que, le cas échéant, tout changement de domicile. Il lui interdit également de paraître, d'une part, le 24 juillet 2024, sur l'itinéraire du passage de la flamme olympique à Nanterre, et d'autre part, du 24 juillet au 11 août 2024 dans le cadre des Jeux Olympiques, puis du 12 août au 8 septembre 2024 dans le cadre des Jeux paralympiques, aux abords du site de l'Arena à Nanterre. M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 13 juin 2024.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence [], l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué :

4. L'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. /Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

5. D'une part, l'arrêté en cause étant intervenu pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, cette mesure est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme.

6. D'autre part, le ministre de l'intérieur a produit le 12 juillet 2024, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, une copie de l'original de l'arrêté du 13 juin 2024, revêtu de l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation pour le signer au nom du ministre. Par suite, le moyen soulevé par M. B tiré de l'incompétence de l'auteur de la mesure litigieuse doit être écarté comme manquant en fait.

Sur l'erreur d'appréciation :

7. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre. ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () ".

8. Lorsqu'il examine, dans le cadre du contrôle de proportionnalité, la légalité d'une mesure portant atteinte aux droits fondamentaux des personnes, le juge de l'excès de pouvoir examine successivement si la mesure en cause est adaptée, nécessaire et proportionnée à la finalité qu'elle poursuit. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance prévues aux articles suivants, dont celles de l'article L. 228-2, doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

En ce qui concerne la condition tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de M. B :

9. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est notamment fondé, sur la découverte, lors de la perquisition effectuée le 18 décembre 2007, de supports contenant des propos djihadistes et des prêches anti-occidentaux et antisémites et d'un ouvrage du Cheikh saoudien Al-Khoder, figure des milieux salafistes djihadistes, sur le fait que l'intéressé a été condamné par un arrêt de la Cour d'appel de Paris du 8 novembre 2010 à une peine de quatre ans d'emprisonnement dont deux avec sursis, pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, a été mis en examen en novembre 2015 pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes après avoir été expulsé de Turquie à la suite de son interpellation dans une opération antiterroriste menée dans une ville transfrontalière de la Syrie et condamné par un arrêt de la Cour d'assises de Paris spécialement composée du 9 avril 2021, à une peine de douze ans d'emprisonnement, peine assortie d'une période de sûreté des deux tiers, pour ces faits commis de 2014 à 2015, en état de récidive légale ainsi que sur le fait qu'il a fait l'objet de plusieurs périodes de placement en quartier spécifique à l'évaluation et à la prise en charge de la radicalisation violente au cours de sa détention et qu'il s'est toujours montré réticent à évoquer des faits pour lesquels il avait été condamné.

10. Si les faits pour lesquels, M. B a été condamné datent, en dernier lieu, de 2014 et 2015 et s'il n'est pas contesté qu'il a fait des efforts de réadaptation sociale en détention, il ressort des pièces du dossier, et notamment des évaluations psychologiques et sociales qui sont jointes à l'arrêt de la chambre de l'application des peines de la cour d'appel de Paris du 11 juin 2024 que, tout en étant capable de contrôler son discours, l'intéressé, qui a été élargi le 15 juin 2024, nie les faits pour lesquels il a été condamné et fait montre d'une faible prise de conscience de la gravité de ses actes. Par ailleurs, il ressort des pièces du même dossier que M. B est uni, de longue date, par des liens de proximité avec certaines personnes radicalisées et que, pendant la durée de son incarcération, dans différents centres pénitentiaires, il a, au-delà des contacts entre détenus radicalisés découlant nécessairement des modalités particulières de sa détention, entretenu des relations suivies avec certains d'entre eux. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur et des outre-mer, a pu légalement considérer qu'il y avait, à la date de l'arrêté attaqué, des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. B constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics.

En ce qui concerne la condition tenant aux relations entretenues avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutient, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes :

11. Il ressort des pièces du dossier que, comme le fait valoir le ministre de l'intérieur et des outre-mer, notamment dans la note de renseignement versée au débat contradictoire, M. B apparait de longue date comme étant proche de personnes pro-djihadistes, dès lors que, d'une part, il a été en relation avec des individus liés à la structure d'acheminement de volontaires djihadistes entre l'Algérie et l'Irak dès 2006, en particulier avec une personne ayant été condamnée dans la même affaire que lui en 2010 et quatre personnes ayant été condamnées à ses côtés en 2021, dont trois ont fait l'objet d'une peine de trente ans d'emprisonnement prononcée par la cour d'assises d'appel de Paris en juin 2022, et que, d'autre part, comme il a été dit au point précédent, il a noué des liens en détention, lors de promenades ou d'activités, avec trois détenus incarcérés pour des faits de terrorisme et condamnés à des peines allant de dix à vingt-huit ans d'emprisonnement. Dans ces conditions, M. B doit être regardé comme ayant entretenu des relations avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, au sens et pour l'application de la seconde condition posée par l'article 228-1 du code de la sécurité intérieure dont le ministre a fait une exacte application.

En ce qui concerne les mesures prises sur le fondement de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure :

12. Il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de M. B, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) aux termes de laquelle, outre une interdiction de se rendre, d'une part, le 24 juillet 2024, sur l'itinéraire du passage de la flamme olympique à Nanterre, et d'autre part, du 24 juillet au 11 août 2024 dans le cadre des Jeux Olympiques, puis du 12 août au 8 septembre 2024 dans le cadre des Jeux paralympiques, aux abords du site de l'Arena de Nanterre, il a interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune de Nanterre pendant une durée de trois mois et doit, pendant la même durée, se présenter une fois par jour au commissariat de police. Si M. B soutient que cette mesure est disproportionnée, dès lors qu'elle le prive de sa liberté d'aller et de venir et l'oblige à résider dans un périmètre limité à la commune de Nanterre, il ne ressort pas des pièces du même dossier, que, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, la mesure, dont les effets sont limités à trois mois et peuvent le cas échéant être aménagés pour tenir compte d'éventuelles contraintes personnelles, familiales et professionnelles, ferait obstacle à des démarches de la vie courante, dans un contexte marqué par un risque élevé d'attentat terroriste pendant la période des jeux olympiques. La circonstance que l'intéressé n'a fait l'objet d'aucune obligation prescrite par l'autorité judiciaire n'est pas, à elle seule, de nature à établir que les dispositions de l'article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure ont été méconnues. Par suite, la décision du ministre de l'intérieur et des outre-mer doit être regardée comme adaptée, nécessaire et proportionnée à la finalité qu'elle poursuit.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris les conclusions présentées au titre des frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 15 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. A, président,

M. B, premier conseiller,

Mme C, conseillère,

Assistés de Mme E, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

M. A

L'assesseur le plus ancien,

Signé

M. BLa greffière,

Signé

Mme A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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