Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409640

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2409640
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise annule l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné le transfert de M. B, ressortissant mauritanien, aux autorités espagnoles. La solution retenue est fondée sur la méconnaissance de l'article 21 du règlement (UE) n°604/2013, en raison de l'absence de saisine des autorités espagnoles dans les délais impartis. Le juge constate que la responsabilité de l'examen de la demande d'asile incombe dès lors à la France.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Fauveau Ivanovic, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son transfert aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou à défaut, de procéder au réexamen de sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 27 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision litigieuse est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 et le droit d'être entendu garanti par l'article 41.2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- elle méconnait l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnait l'article 21 du règlement (UE) n°604/2013 en l'absence de saisine des autorités espagnoles ;

- elle méconnait l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'article 7 de la charte de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juillet 2024, le préfet du Val-d'Oise confirme sa décision et produit les pièces du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 :

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Debourg conformément à l'article L. 572-5 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Debourg, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Fauveau Ivanovic représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et précise que la tenue de deux nouveaux entretiens, l'un ayant duré quatre minutes, et l'autre ayant eu lieu quinze minutes avant l'édiction de la décision n'ont pas pu avoir pour effet de régulariser le vice entachant le premier entretien qui a justifié l'annulation du premier arrêté émis ;

- le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant mauritanien né le 10 mars 1999, est entré en France le

12 février 2024. Il a déposé une demande d'asile le 22 février 2024. Par un premier arrêté en date du 7 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise a décidé de transférer M. B aux autorités espagnoles. Par un jugement n°2407098 du 6 juin 2024, le tribunal administratif de Cergy a annulé cet arrêté. Par un nouvel arrêté du 27 juin 2024, a de nouveau décidé de transférer M. B aux autorités espagnoles. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) no 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. () / 3. Dans les cas visés aux paragraphes 1 et 2, la requête aux fins de prise en charge par un autre État membre est présentée à l'aide d'un formulaire type et comprend les éléments de preuve ou indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, et/ou les autres éléments pertinents tirés de la déclaration du demandeur qui permettent aux autorités de l'État membre requis de vérifier s'il est responsable au regard des critères définis dans le présent règlement ". Aux termes de l'article 22 du même règlement : " 1. L'Etat membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur dans un délai de deux mois à compter de la réception de la requête. () / 7. L'absence de réponse à l'expiration du délai de deux mois mentionné au paragraphe 1 et du délai d'un mois prévu au paragraphe 6 équivaut à l'acceptation de la requête et entraîne l'obligation de prendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée ".

5. Aux termes de l'article 15 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 : " 1. Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre Etats membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " DubliNet " établi au titre II du présent règlement () / 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national visé à l'article 19 est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ". Aux termes de l'article 19 du même règlement : " 1. Chaque Etat membre dispose d'un unique point d'accès national identifié. / 2. Les points d'accès nationaux sont responsables du traitement des données entrantes et de la transmission des données sortantes. / 3. Les points d'accès nationaux sont responsables de l'émission d'un accusé réception pour toute transmission entrante () ". Il résulte de ce qui précède que le réseau de communication " DubliNet " permet des échanges d'informations fiables entre les autorités nationales qui traitent les demandes d'asile et que les accusés de réception émis par un point d'accès national sont réputés faire foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le préfet du Val-d'Oise a renseigné une requête aux fins de reprise en charge de M. B à destination de l'Espagne en vue de l'examen de sa demande d'asile en application des dispositions de l'article 18-1 b) du règlement 604/2013 du 26 juin 2013 après que la consultation du fichier Eurodac a révélé, le 22 février 2024, que ses empreintes dactyloscopiques avaient été enregistrées dans ce fichier en Espagne le

15 janvier 2024 sous le n° ES21847665395.

7. Toutefois, le préfet du Val-d'Oise ne justifie pas, par les transmissions électroniques versées au dossier générées le 22 février 2024 à 16h23 et le 25 avril 2024 à 9h54 depuis l'adresse " alerte-si-aef-dgef@interieur.gouv.fr " vers une seconde adresse " frdub@nap01.fr.dub.testa.eu ", de la transmission de cette requête aux autorités espagnoles, en l'absence d'accusé de réception émis depuis le point d'accès national espagnol, ce document n'attestant que d'un échange entre administrations françaises. Si le préfet du Val-d'Oise produit également une page mentionnant " originating state : FR - France " et " destination state : ES - Espagne " un tel document n'établit nullement la réception par les autorités espagnoles de la requête française. Enfin, le constat d'un accord implicite établi par l'administration française n'est pas non plus de nature à établir l'envoi et la réception de la demande de prise en charge. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision du 27 juin 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a décidé son transfert aux autorités espagnoles, est intervenue au terme d'une procédure irrégulière.

8. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté de transfert aux autorités espagnoles du 27 juin 2024 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution du présent jugement implique seulement que le préfet du Val-d'Oise procède à un nouvel examen de la situation de M. B. Il y a donc lieu d'enjoindre à cette autorité d'y procéder dans le délai d'un mois courant à compter de la date de notification du présent jugement et, dans l'attente, de le munir d'une attestation de demande d'asile.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et que Me Ivanovic Fauveau, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Ivanovic Fauveau de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 juin 2024 du Préfet du Val-d'Oise pris à l'encontre de M. B est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de réexaminer la situation de M. B dans le délai d'un mois courant à compter de la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente, d'une attestation de demande d'asile.

Article 4 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Ivanovic Fauveau au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son conseil à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Val d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé

T. Debourg

La greffière,

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2409640