Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409641
mardi 10 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409641 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 5 et 15 juillet 2024, M. D E, représenté par Me B, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une carte de séjour en tant que parent d'enfant français, sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil en cas d'admission à l'aide juridictionnelle sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat, sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à lui verser directement à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
- il est insuffisamment motivé ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relatives aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnait l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnait les dispositions combinées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnait l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistrée le 20 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et communique les pièces du dossier.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Beaufaÿs, premier vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 27 août 2024 :
- le rapport de M. Beaufaÿs, magistrat désigné, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que, si le préfet des Hauts-de-Seine ne pouvait refuser le bénéfice d'un délai de départ volontaire au requérant du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il pouvait prendre la même décision sur le fondement du 1° du même article dès lors que le requérant constitue par son comportement une menace à l'ordre public ;
- et les observations de M. B, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;
- le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D E, ressortissant haïtien né le 10 février 1996, déclare être entré sur le territoire français en 2012 sous couvert d'un visa alors qu'il était mineur. A la suite d'une interpellation par les services de police le 1er juillet 2024, l'intéressé a été placé en garde-à-vue. Par un arrêté du 2 juillet 2024, dont M. E demande l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
1. L'arrêté du 2 juillet 2024 a été signé par Mme C A, cheffe du bureau des examens spécialisés de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui disposait d'une délégation de signature, consentie par l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine n°2024-31 du 2 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine du même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, par suite, être écarté.
3. L'arrêté contesté comporte l'énoncé suffisamment précis des circonstances de droit et de fait qui le fonde. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.
4. Il ne ressort pas des pièces des dossiers, et en particulier des termes même des décisions attaquées, que le préfet ne se serait pas livré à un examen particulier de sa situation avant de prendre l'arrêté attaqué, la circonstance que l'intéressé ait obtenu que son interdiction du territoire français soit relevée par jugement de la Cours d'appel de Versailles du 5 juin 2024 étant sans incidence sur la légalité de la décision contestée. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa situation ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
6. En l'espèce, M. E soutient que la décision contestée porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, dès lors qu'il est présent sur le territoire depuis 2012 et qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française avec qui il a eu un enfant né le 16 février 2020. Toutefois, d'une part, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été condamné par le tribunal correctionnel de Versailles le 19 juin 2015 à trois ans d'emprisonnement pour extorsion avec violences ayant entrainé une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours et a été interpellé le 1er juillet 2024 par les services de police pour des faits de vol en réunion, port d'arme prohibé de catégorie D et menaces de mort réitérées. Ainsi, le comportement de l'intéressé eu égard notamment aux circonstances de son séjour constitue une menace à l'ordre public et démontre une absence de d'intégration dans la société française. En tout état de cause, si M. E soutient être en concubinage avec une ressortissante française et être le père d'un enfant français, il ressort de ses propres déclarations pendant son audition par les services de police qu'il est célibataire sans enfant à charge. En outre, il ne démontre ni une vie commune avec la mère de son fils ni participer à l'éducation et à l'entretien de ce dernier. Dans ces conditions, le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale eu égard aux buts poursuivis. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors que M. E ne démontre pas participer à l'entretien et à l'éducation de son enfant.
En ce qui concerne la décision refusant le bénéfice d'un délai de départ volontaire :
7. Il résulte de ce qui a été dit plus haut que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et dirigé contre la décision lui refusant le bénéfice d'un délai de départ volontaire ne peut qu'être écarté.
8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes duquel : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () /2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".
9. Il ressort des termes de l'arrêté et de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement que le comportement de M. E constitue une menace à l'ordre public. Par suite, l'intéressé entrait dans le cas prévu par les dispositions du 1° de l'article L. 612-2 qui, ainsi que les parties en ont été informées à l'audience par le magistrat désigné, peuvent être substituées à celles du 3° de l'article L. 612-2 dès lors que cette substitution de base légale ne prive l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation des dispositions précitées doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Et aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à la date de la décision attaquée : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Pour l'application de ces dispositions il y a lieu de déterminer si, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, il y a des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé, s'il est renvoyé dans son pays, y courra un risque réel d'être soumis à un traitement contraire à l'article 3 précité. L'existence d'un tel risque peut découler aussi bien de caractéristiques personnelles de l'intéressé ou d'une situation qui lui est propre, que d'une situation générale de violence aveugle prévalant dans son pays de retour en raison d'un conflit armé interne ou international, ou d'une combinaison des deux facteurs. Cependant, toute situation générale de violence aveugle n'engendre pas automatiquement un tel risque. Ainsi, l'existence d'un risque actuel, direct et individuel contre la vie ou la personne de l'intéressé n'est pas subordonnée à la condition qu'il rapporte la preuve qu'il est visé spécifiquement en raison d'éléments propres à sa situation personnelle dès lors que le degré de violence aveugle atteint un niveau si élevé qu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'une personne renvoyée dans le pays ou la région concernés courrait, du seul fait de sa présence sur le territoire, un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 précité. Aux fins de déterminer le degré d'intensité d'un conflit, il y a lieu notamment de déterminer si les parties au conflit emploient des méthodes et des tactiques de guerre augmentant le risque qu'il y ait des victimes civiles, ou si elles visent directement des civils ; le caractère courant ou non du recours à de telles méthodes ou tactiques parmi les parties au conflit ; le caractère localisé ou étendu des combats ; enfin, le nombre de civils tués, blessés et déplacés en raison des combats.
11. En l'espèce, il résulte de la documentation récente des Nations unies, à savoir les rapports trimestriels du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), mis en place par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies du 25 juin 2019, publiés entre 2022 et 2023, complétés par les observations de son Secrétaire général compilées dans les rapports des 14 avril 2023 (S/2023/274), 3 juillet 2023 (S/2023/492) et 16 octobre 2023 (S/2023/768), que l'aggravation de la crise économique et politique qui sévit en République d'Haïti depuis 2018 a conduit les groupes criminels précédemment implantés dans le pays à rechercher de nouvelles sources de revenus et à étendre leur contrôle sur son territoire et ses populations, que l'Etat haïtien et ses institutions, défaillantes, ne sont plus en capacité de protéger. L'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a marqué un tournant majeur dans la dégradation de la situation sécuritaire prévalant dans le pays, caractérisée par l'apparition de nouveaux foyers de gangs dans des zones jusqu'alors épargnées, le renforcement de ceux préexistants, notamment du fait des autorités elles-mêmes, certains dirigeants entretenant des alliances avec les groupes criminels, ainsi que par une restructuration des affrontements opposant, d'une part, ces bandes criminelles rivales, et, d'autre part, ces mêmes organisations aux forces de la police nationale haïtienne (PNH).
12. À cet égard, les sources mentionnées ci-dessus mettent en lumière un triple phénomène de prolifération des gangs en Haïti, de " fédéralisation criminelle " et de sophistication de leur équipement depuis ces dernières années, ainsi qu'une intensification du ciblage des civils à compter du dernier semestre de l'année 2022. Il résulte de la combinaison de ces facteurs une nette dégradation du contexte sécuritaire depuis 2021, marquée par une augmentation et une expansion continue des affrontements, des attaques des groupes armés et des actes criminels afférents, en termes d'intensité et de fréquence. Les rapports les plus récents publiquement disponibles documentent, notamment, l'utilisation indiscriminée de l'armement de guerre, notamment de snipers, à l'encontre des civils présents sur les territoires contrôlés et/ou disputés. Ces mêmes sources, dont le rapport du BINUH intitulé " Violence sexuelle à Port-au-Prince : Une arme utilisée par les gangs pour répandre la peur " publié en octobre 2022, dénoncent également le recours massif et systématique aux violences sexuelles par les gangs, y compris aux viols collectifs, utilisés comme une arme de guerre à l'encontre de toutes les catégories sociales et de genre, dans le but d'humilier les victimes, d'infliger des souffrances aux communautés rivales, d'asseoir leur autorité sur celles sous leur contrôle et, enfin, de briser le lien social. De plus, les bandes criminelles procèdent à des destructions massives de biens, d'habitations, voire de quartiers entiers, ainsi que d'infrastructures de base, parmi lesquelles des écoles, des orphelinats et des hôpitaux. Ainsi, au cours de l'année 2023, la violence des gangs à l'égard des civils a atteint un niveau sans précédent, particulièrement au cours du troisième trimestre. Avec 2 161 victimes de meurtres, de blessures et d'enlèvements au niveau national entre les mois de juillet et de septembre 2023, le troisième trimestre a enregistré une augmentation de 16 % des victimes des groupes criminels par rapport au trimestre précédent (avril-juin 2023), portant leur nombre total à plus de 5 650 depuis le début de l'année 2023. De janvier à septembre 2023, le plus grand nombre de victime (tuées, blessées et enlevées) a été enregistré dans les zones de Port-au-Prince assiégées par les gangs, notamment Cité Soleil et Delmas, dans celle de Croix-des-Bouquets, mais aussi dans des localités auparavant considérées comme sûres, telles que Kenscoff et Piéton-Ville.
13. La situation humanitaire, qualifiée " de l'une des pires crises des droits humains depuis des décennies " et d' " urgence majeure " par le rapport du Secrétaire général du BINUH dans ses observations en date du 14 avril 2023 (S/2023/274), est elle aussi affectée par le conflit armé qui constitue un obstacle majeur aux opérations humanitaires, notamment à l'acheminement de l'aide alimentaire, alors même que, d'une part, près de la moitié de la population haïtienne, soit environ 4,9 millions de personnes, peine actuellement à se nourrir et sera confrontée à une insécurité alimentaire aiguë d'ici février 2024, et, d'autre part, que les déplacements de populations s'intensifient.
14. Enfin, constatant l'incapacité des autorités haïtiennes à endiguer le phénomène des gangs et à assurer un minimum de protection à ses nationaux, le Conseil de sécurité de l'ONU a, dans sa résolution adoptée le 2 octobre 2023 (S/RES/2699), réitéré ses vives préoccupations quant à la menace que la situation en Haïti est susceptible de faire peser sur la paix et la sécurité internationales ainsi que sur la stabilité dans la région. Aussi, agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, intitulé " Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression ", il a autorisé le déploiement d'une Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS) en Haïti, dont le Kenya devait prendre la tête, avec le soutien de l'Antigua-et-Barbuda, des Bahamas et de la Jamaïque, et en étroite coopération avec le gouvernement haïtien, visant à fournir un appui opérationnel à la Police nationale haïtienne dans sa lutte contre les bandes criminelles et à rétablir la sécurité dans le pays.
15. Dans ces conditions, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne, ayant, au demeurant, vocation à s'internationaliser par l'intervention étrangère à venir.
16. Si au vu de la situation sécuritaire analysée aux points précédents, la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince un niveau d'intensité exceptionnelle qui fait courir à toute personne, du seul fait de sa présence dans la zone de Port-au-Prince, un risque réel de subir des traitements inhumains ou dégradants.
17. Ainsi, il ressort des pièces du dossier et des observations orales à l'audience que M. E est originaire de la ville de Port-au-Prince, zone caractérisée par une violence aveugle d'intensité exceptionnelle. Dès lors, M. E courrait, en cas de retour dans son pays, un risque réel, actuel et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants, sans pouvoir se prévaloir de la protection effective des autorités haïtiennes. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi méconnait les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
18. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Le premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code précise que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). ".
19. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement, dans son principe et sa durée, la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.
20. Pour fixer à trois ans la durée de l'interdiction de retour opposée à M. E, le préfet des Hauts-de-Seine s'est borné à estimer que " compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce " la durée d'interdiction de retour de trois ans ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé à une vie privée et familiale. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. E est père d'un enfant français. M. E est, par suite, fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine ne justifie pas avoir pris en compte les conditions fixées à l'article L. 612-10 précitées pour fixer la durée de l'interdiction de retour et que cette durée est disproportionnée au regard de sa situation personnelle et familiale.
21. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 2 juillet 2024 doit être annulé en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de renvoi de la mesure d'éloignement et qu'il interdit le retour le requérant sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
22. Le présent jugement, qui annule la décision fixant Haïti comme pays de renvoi et la décision lui interdisant le retour sur le territoire français, n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder à un nouvel examen de sa situation ni à lui remettre une autorisation provisoire de séjour. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent, par suite, être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
23. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. E à l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me B, avocate de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me B de la somme de 1 000 euros.
D É C I D E :
Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'arrêté en date du 2 juillet 2024 est annulé en tant qu'il fixe Haïti comme pays de renvoi et en ce qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Article 3 : L'Etat versera à Me B la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 10 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
F. Beaufaÿs La greffière,
Signé
Z. Bouayyadi La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.