Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409802
lundi 29 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409802 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 juillet 2024, et des pièces complémentaires, enregistrées les 10, 19 et 25 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me De Sa-Pallix, demande au juge des référés, statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour, prononcé son expulsion du territoire français et fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un récépissé de renouvellement de titre de séjour avec autorisation de travail, ou une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'il existe une présomption d'urgence en matière d'expulsion ; elle se trouve dans une situation de précarité administrative, car elle est en situation irrégulière et sous le coup d'une mesure d'expulsion qui peut être exécutée à tout moment ; en outre, il lui est impossible d'exercer une activité professionnelle ; enfin, l'arrêté litigieux fait obstacle à l'exécution des obligations qui lui incombent dans le cadre de l'aménagement de peine qui lui a été octroyé, et affecte l'équilibre de ses relations familiales ;
- il existe plusieurs moyens propres à créer un doute quant à la légalité de l'arrêté attaqué :
S'agissant de la décision portant expulsion :
* elle a été signée par une autorité incompétente ;
* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
* elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
* elle est entachée d'une absence d'examen de sa situation ;
* elle méconnaît les dispositions de l'article R. 632-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
* elle est entachée d'erreur de fait ;
* elle est entachée d'une erreur de droit, en ce que le préfet des Hauts-de-Seine a appliqué de manière rétroactive les dispositions de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile issues de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
* elle est entachée d'une erreur de droit, dans la mesure où il n'est pas démontré qu'elle représenterait une menace à l'ordre public ;
* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
* elle contrevient aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour :
* elle est illégale par exception d'illégalité de la décision d'expulsion ;
* elle est entachée d'une erreur de droit, en ce qu'il n'est pas démontré qu'elle représenterait une menace à l'ordre public ;
* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
* elle est contraire aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
* elle est illégale par exception d'illégalité de la décision d'expulsion ;
* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
* elle contrevient aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par la requérante sont infondés.
Vu :
- la requête n° 2409803, enregistrée le 8 juillet 2024, par laquelle Mme B demande l'annulation de l'arrêté attaqué ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Lebdiri, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 25 juillet 2024 à 10 heures.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :
- le rapport de M. Lebdiri, juge des référés ;
- les observations de Me De Sa-Pallix, pour Mme B ;
- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante marocaine, entrée en France il y a plus de vingt-deux ans selon ses déclarations, a été mise en possession d'une carte de résident en 2012. Par décision de la cour d'assises d'appel des Yvelines, elle a été condamnée, le 12 avril 2019, à quatorze ans de réclusion criminelle pour des faits de violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner sur un mineur de quinze ans par une personne ayant autorité sur la victime. Par jugement du 18 août 2022, le tribunal de l'application des peines de Melun a partiellement relevé sa période de sûreté. Un bulletin d'engagement de la procédure d'expulsion a été notifié à Mme B le 28 mars 2024. Par décision du 25 avril 2024, la commission d'expulsion a émis un avis défavorable à l'expulsion de l'intéressée. Par un arrêté du 28 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de renouvellement de carte de résident de Mme B, ordonné son expulsion du territoire français et fixé le pays de destination. Par la présente requête, cette dernière demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il résulte des dispositions citées au point 2 que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. D'une part, eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte, en principe, par elle-même atteinte, de manière grave et immédiate, à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de cette décision. Aux termes de l'article 729-2 du code de procédure pénale : " Lorsqu'un étranger condamné à une peine privative de liberté est l'objet d'une mesure d'interdiction du territoire français, d'interdiction administrative du territoire français, d'interdiction de retour sur le territoire français, d'interdiction de circulation sur le territoire français, d'expulsion, d'extradition ou de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen, sa libération conditionnelle est subordonnée à la condition que cette mesure soit exécutée. Elle peut être décidée sans son consentement ". Il résulte de ces dispositions qu'un arrêté d'expulsion fait par lui-même obstacle à toute mise en libération conditionnelle sur le territoire français. Le préfet des Hauts-de-Seine ne peut donc utilement faire valoir que Mme B ne sera libérable que le 5 juin 2025 pour démontrer l'absence d'urgence. Par surcroît, il n'est pas certain qu'à cette date, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise aura statué sur le recours au fond n° 2409803 formé par la requérante en vue d'obtenir l'annulation de la mesure d'expulsion prise à son encontre. Par suite, la condition d'urgence doit, en l'espèce, être regardée comme remplie.
5. D'autre part, la présomption d'urgence est également acquise dans l'hypothèse d'un refus de renouvellement du titre de séjour. Il ressort, en outre, des pièces du dossier que Mme B bénéficie depuis le 5 juin 2024 d'une mesure de détention à domicile sous surveillance électronique. Dans le cadre de cet aménagement de peine, elle est autorisée à quitter sa résidence du lundi au vendredi de 7 heures à 18 heures, ce qui lui permet d'exercer une activité professionnelle, sous réserve qu'elle soit en situation régulière. Le préfet des Hauts-de-Seine n'avance aucun argument de nature à renverser cette présomption d'urgence. Dès lors, la condition d'urgence doit aussi être regardée comme satisfaite s'agissant de la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté :
6. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et de l'erreur manifeste d'appréciation, sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité des décisions portant refus de renouvellement de la carte de résident de Mme B et prononçant à son encontre une mesure d'expulsion.
7. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Par conséquent, il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de Mme B, ordonné son expulsion du territoire français et fixé le pays de destination, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. La présente ordonnance implique nécessairement que le préfet des Hauts-de-Seine munisse Mme B d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'une nouvelle décision ait été prise sur sa situation par cette autorité ou, à défaut, jusqu'à ce qu'il ait été statué au fond. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de délivrer cette autorisation provisoire de séjour à la requérante dès la notification de la présente ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des conclusions présentées par la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 28 mai 2024 est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à Mme B une autorisation provisoire de séjour dès la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Mme B la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy, le 29 juillet 2024.
Le juge des référés,
Signé
S. Lebdiri
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.