Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409920

mercredi 24 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2409920
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationFormation à 3 juges des référés

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en formation collégiale de référés, a rejeté la requête de M. B C. Ce dernier demandait l'annulation d'un arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur lui avait imposé, pour trois mois, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (interdiction de quitter sa commune et obligation de pointage quotidien) sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure. Le tribunal a écarté le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte, après avoir vérifié, dans le cadre de la procédure prévue à l'article L. 773-9 du code de justice administrative, que l'original de l'arrêté comportait les mentions requises et émanait d'un signataire régulièrement délégataire. Il a également jugé que l'absence d'information préalable du ministère public, à la supposer établie, était sans incidence sur la légalité de la décision.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 19 juillet 2024, M. B C, représenté par Me Djemaoun demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le ministre n'apporte pas la preuve que le ministère public a été informé de l'arrêté en litige conformément aux dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure ;

- il est entaché d'inexactitude matérielle des faits et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'est pas établi qu'il constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés dans la requête n'est fondé.

Un mémoire complémentaire, enregistré le 19 juillet 2024, a été présenté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer dans les conditions prévues à l'article L. 773-9 du code de justice administrative et n'a pas été soumis au débat contradictoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. X, président-rapporteur.

- les conclusions de M. U, rapporteur public,

- et les observations de Me Djemaoun représentant M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 3 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des dispositions des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de M. C, ressortissant français né le 27 septembre 1996, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance aux termes de laquelle, il a interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) pendant une durée de trois mois et doit, pendant la même durée, se présenter une fois par jour au commissariat de police de Châtenay-Malabry. M. C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration ". Aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. / Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision. ".

3. D'une part, l'arrêté attaqué ayant été pris pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, cette mesure est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. D'autre part, le ministre a produit devant le tribunal, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original de l'arrêté attaqué, qui revêt l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, dont notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation régulière attribuée par le ministre de l'intérieur. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire doit être écarté.

4. En deuxième lieu, si M. C soutient que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'auraient pas été destinataires de l'information préalable prévue par les dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué dès lors que cette information ne constitue pas une procédure préalable obligatoire à l'adoption d'une telle mesure. Au demeurant, cette information a bien été transmise à ces procureurs, comme il ressort de la copie du courriel du 25 juin 2024, communiquée par le ministre en défense. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / () Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () ".

6. Il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

7. Il ressort des pièces du dossier et notamment d'une note des services de renseignement, soumise au contradictoire, que M. C a été signalé, le 22 octobre 2014, par l'Éducation nationale, alors qu'il était lycéen, parce qu'il souhaitait arrêter sa scolarité qu'il estimait incompatible avec la pratique de sa foi. Il n'est plus allé ainsi en cours le vendredi après-midi afin de se consacrer à la prière. Si M. C soutient qu'il a obtenu, en janvier 2015, son diplôme " service de sécurité incendie et d'assistance à personnes ", premier degré, dans le cadre d'une formation dispensée par la société Ageconsulting, et non les services de l'éducation nationale, ainsi que le certificat de qualification professionnelle " agent de prévention et de sécurité ", ces seules circonstances ne permettent pas de remettre en cause l'exactitude des mentions de la note de renseignement portant sur les faits ayant conduit à son signalement par les services de l'éducation nationale. Par ailleurs, il ressort de cette note de renseignement, qui est précise et circonstanciée, que M. C entretient des relations depuis plusieurs années avec des personnes, nommément désignées dans la note, connues pour leur radicalisation ou leur participation à des actes de terrorisme. Ainsi, l'intéressé a été employé, entre les années 2017 et 2018, dans un établissement de restauration alors dirigé par un individu connu pour sa radicalisation. M. C connaissait cette personne depuis 2016 et entretenait avec elle des relations extra-professionnelles pour avoir été vu dans le véhicule de ce dernier le 2 juillet 2016 lors d'un contrôle routier. Ils fréquentaient tous les deux la même salle de sport à Châtenay-Malabry. M. C a, également, été en relation avec un des frères de cette personne, présumé décédé dans la zone de combat irako-syrienne ainsi que son épouse. Cette dernière a été condamnée par la Cour d'appel de Paris, par un arrêt du 9 juillet 2020, en raison de son séjour en Syrie, à une peine de six ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs terroristes. Enfin, M. C a été en relation avec deux autres personnes dont l'une est connue pour sa radicalisation religieuse et l'autre est proche d'un individu présumé mort dans la zone de combat irako-syrienne. Si M. C, qui ne conteste pas avoir connu les personnes mentionnées dans la note des services de renseignement, soutient que ces relations ne seraient que des relations d'ordre professionnel et anciennes, il procède sur ce point par simple affirmation et ne conteste pas valablement les faits mentionnés dans la note permettant de penser que les relations avec certaines de ces personnes n'étaient pas exclusivement professionnelles.

8. Dans ces conditions, compte tenu des faits énoncés au point 7 du jugement et particulièrement des relations de l'intéressé avec des personnes radicalisées, quand bien même il n'aurait pas fait l'objet de condamnations pénales et que les faits en cause présenteraient un caractère relativement ancien et eu égard notamment au contexte de menace terroriste élevée liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à l'ouverture des Jeux olympiques et paralympiques, nonobstant les multiples témoignages de membres de sa famille versés au dossier, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu considérer, sans fonder son arrêté sur des faits matériellement inexacts ni commettre d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ni entacher son arrêté d'un défaut d'examen, qu'il y avait, à la date de cet arrêté, des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. C présente une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qu'il entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. C soutient que l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en l'empêchant d'accompagner son épouse au centre hospitalier de Clamart où elle fait l'objet d'un suivi post-grossesse et ne lui permet pas de rechercher un travail. Toutefois, M. C ne justifie pas de la nécessité d'accompagner son épouse à ses rendez-vous médicaux. Par ailleurs, d'une part, eu égard à la durée des mesures résultant de l'arrêté contesté, à leurs autres modalités, concernant notamment leur contrôle, le périmètre dans lequel M. C est astreint à demeurer, et la possibilité d'obtenir un sauf-conduit sur demande motivée, et compte tenu, d'autre part, des faits énoncés aux points 7 et 8, qui caractérisent, dans le contexte de menace terroriste élevée liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à l'ouverture des Jeux olympiques, une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, l'arrêté contesté ne peut être regardé, comme portant une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ou à son droit au travail, aux regard des buts poursuivis par cette mesure et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. X, président,

M. Y, premier conseiller,

Mme Z, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

signé

M. X

L'assesseur le plus ancien,

signé

M. YLa greffière,

signé

Mme A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2409920