Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409938
mercredi 24 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409938 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Formation à 3 juges des référés |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 juillet 2024, M. B D, représenté par Me Courvoisier demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait ;
- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure ;
- il porte atteinte à sa vie privée et familiale ;
- il est disproportionné.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés dans la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. X, président-rapporteur.
- les conclusions de M. U, rapporteur public,
- et les observations de Me Courvoisier représentant M. D.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 22 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des dispositions des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de M. D, ressortissant français né le 13 novembre 2001, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance aux termes de laquelle, outre une interdiction de rencontrer une personne nommément désignée, il a interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune d'Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine) pendant une durée de trois mois et doit, pendant la même durée, se présenter une fois par jour au commissariat de police d'Asnières-sur-Seine. M. D demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / () Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () ". Aux termes de l'article L. 228-5 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à toute personne mentionnée à l'article L. 228-1, y compris lorsqu'il est fait application des articles L. 228-2 à L. 228-4, de ne pas se trouver en relation directe ou indirecte avec certaines personnes, nommément désignées, dont il existe des raisons sérieuses de penser que leur comportement constitue une menace pour la sécurité publique. Cette obligation tient compte de la vie familiale de la personne concernée. / L'obligation mentionnée au premier alinéa du présent article est prononcée pour une durée maximale de six mois à compter de la notification de la décision du ministre. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, le renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée de l'obligation prévue au premier alinéa du présent article ne peut excéder douze mois. L'obligation est levée dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. () ".
3. Il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
4. Il ressort des pièces du dossier et notamment d'une note des services de renseignement que l'intéressé a fait l'objet d'un premier signalement le 10 avril 2021 pour avoir, sur son compte X (Twitter) notamment menacer de faire tomber la tête d'un individu qui promettait quelque chose " sur la tête de son futur enfant " puis quelques secondes plus tard " sur la tête d'Allah ". Le 3 novembre 2021, il a fait l'objet d'un nouveau signalement pour avoir publié, sur un autre compte dont il est titulaire, une photo d'une personne portant un maillot floqué " Ben Laden 11 septembre " sur laquelle il a ajouté en commentaire : " Les rois si on me demande. Bientôt mon maillot floqué Abubaka Shekau 92 (chef du groupe Boko Haram) ou Al Baghdadi (calife de l'organisation Etat islamique) j'hésite ". Le 3 avril 2023, il a publié une photo des frères Kouachi sortant de leur véhicule, armes à la main, et se dirigeant vers les locaux de l'hebdomadaire Charlie Hebdo, avec le commentaire " et ce jour-là, ils avaient un char ' ". Le 8 février 2024, il a relayé sur son compte X (Twitter) une vidéo postée initialement par le compte " Taliban public relations departement commentary ", sur laquelle apparaît un individu en tenue noire dansant, en tenant une arme de poing, au centre d'un cercle formé par plusieurs hommes à genoux, avant de se mettre lui-même brusquement à genoux et à tirer sur ces derniers. Il a noué des liens avec M. E C, qui a fait l'objet d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance le 9 novembre 2023 et qui présente une fascination pour l'idéologie pro-djihadiste qu'il soutient. L'intéressé a posté le 13 juillet 2022 une publication indiquant : " je suis vraiment accro aux vidéo d'armes à feu et de chasse ". Le 3 juillet 2023, il a été interpellé et placé en garde à vue au commissariat d'Asnières-sur-Seine pour participation à un attroupement armé, dans le contexte d'émeutes survenues après la mort de Nahel Merzouk le 27 juin 2023 à Nanterre. Le 7 octobre 2023, dans le contexte des attentats commis en Israël par le Hamas, il a publié : " les juifs ont transgressé les terres de la Palestine, les musulmans doivent les combattre jusqu'à les expulser des pays musulmans afin que nos frères palestiniens soient victorieux et qu'ils puissent y établir un état islamique " et a partagé une photo de talibans armés et de la déclaration talibane : " Si les pays islamiques voisins d'Israël nous accordent le droit de passage, nous traverserons vers Jérusalem ". Le 16 octobre 2023, il a republié une vidéo de OSINT Defender et légendée, ainsi traduit de l'anglais : " Des images ont été diffusées montrant un terroriste du Hamas ayant filmé sa propre mort durant l'attaque surprise dans le sud d'Israël samedi dernier. Le groupe semble traverser une colonie alors qu'il tombe dans une embuscade et est abattu par un tireur " et a ajouté le commentaire suivant : " il a pu shahad au moins ", signifiant que le membre du Hamas avait pu au moins gagner sa place au paradis. Il a été placé en garde à vue le 15 novembre 2023 pour les faits d'apologie publique d'un acte de terrorisme commis au moyen d'un service de communication au public en ligne et divulgation d'information personnelle permettant d'identifier ou de localiser une personne dépositaire de l'autorité publique et exposant à un risque direct d'atteinte à la personne ou aux biens.
5. Contrairement à ce que soutient le requérant, la note des services de renseignement comprend des éléments précis et circonstanciés et il n'apporte pas d'éléments permettant d'en remettre en cause l'exactitude. Si l'intéressé soutient qu'il n'a pas fait l'objet de poursuites ou de condamnation pénale à l'issue de ses deux gardes-à-vue, il ne conteste pas la réalité des faits pour lesquels il a fait l'objet de ces mesures. Il ne conteste pas non plus connaître M. C qui fait également l'objet d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance en raison de publications pro-djihadistes sur les réseaux sociaux et de son adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes. Dans ces conditions, compte tenu des faits énoncés au point 4 du jugement, et notamment de la fréquence et du contenu des messages publiés sur les réseaux sociaux, et eu égard notamment au contexte de menace terroriste élevée liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à l'ouverture des Jeux olympiques et paralympiques pendant l'été 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'a commis ni erreur de fait, ni erreur de droit, ni erreur d'appréciation, en considérant que le comportement de M. D constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et révélait une adhésion persistante aux thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
6. En deuxième lieu, compte tenu des faits énoncés aux points 4 et 5, qui caractérisent, dans le contexte de menace terroriste élevée liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à l'ouverture des Jeux olympiques, une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ainsi qu'une adhésion persistante aux thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, les mesures de contrôles imposées à M. D ainsi que la fixation du périmètre dans lequel il est astreint à demeurer, prévues par l'article L. 228-2 du code de sécurité intérieure sont nécessaires, adaptées à la situation présentée et ne sont pas disproportionnées au regard de la situation personnelle de l'intéressé. De même la durée de ces mesures résultant de l'arrêté contesté, de trois mois, qui ne va pas, au demeurant, au-delà de l'organisation des Jeux olympiques et paralympiques, n'apparaît pas disproportionnée au regard de l'objectif poursuivi par ces mesures.
7. En troisième lieu, M. D, qui a la possibilité d'obtenir un sauf-conduit sur demande motivée, ne fait valoir aucune circonstance particulière tenant à sa situation personnelle ou professionnelle, hormis l'impossibilité de partir en vacances avec ses parents, permettant d'établir que les mesures de contrôle et de restriction de déplacement, au regard des motifs, rappelés au point 5, pour lesquels elles ont été édictées, porteraient une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale ou à sa liberté d'aller et de venir.
8. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 22 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
M. X, président,
M. Y, premier conseiller,
Mme Z, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.
Le président-rapporteur,
signé
M. X
L'assesseur le plus ancien,
signé
M. YLa greffière,
signé
Mme A
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2409938