Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2409996
jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2409996 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par un mémoire, enregistré le 15 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Maigret, demande au tribunal, à l'appui de sa requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 5 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi, de transmettre au Conseil d'Etat, en application de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958, la question prioritaire de constitutionnalité relative à la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution des dispositions des 2°, 3° et 4° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Il soutient que :
- les dispositions des 2°, 3° et 4° l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont applicables au litige ;
- elles n'ont pas déjà été déclarées conformes à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel ;
- elles méconnaissent le principe de présomption d'innocence ;
- elles méconnaissent le principe de séparation des pouvoirs.
Le mémoire portant question prioritaire de constitutionnalité a été communiqué au préfet du Val-d'Oise, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, et notamment son préambule ;
- l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code pénal ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article 61-1 de la Constitution : " Lorsque, à l'occasion d'une instance en cours devant une juridiction, il est soutenu qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit, le Conseil constitutionnel peut être saisi de cette question sur renvoi du Conseil d'Etat ou de la Cour de cassation qui se prononce dans un délai déterminé. / Une loi organique détermine les conditions d'application du présent article ".
2. L'article 23-1 de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, dispose que : " Devant les juridictions relevant du Conseil d'Etat (), le moyen tiré de ce qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution est, à peine d'irrecevabilité, présenté dans un écrit distinct et motivé. () ". En vertu de l'article 23-2 de la même ordonnance : " La juridiction statue sans délai par une décision motivée sur la transmission de la question prioritaire de constitutionnalité au Conseil d'Etat (). Il est procédé à cette transmission si les conditions suivantes sont remplies : / 1° La disposition contestée est applicable au litige ou à la procédure, ou constitue le fondement des poursuites ; / 2° Elle n'a pas déjà été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel, sauf changement des circonstances ; / 3° La question n'est pas dépourvue de caractère sérieux. / () ". Enfin, en vertu de l'article R. 771-7 du code de justice administrative : " Les présidents de tribunal administratif et de cour administrative d'appel, le vice-président du tribunal administratif de Paris, les présidents de formation de jugement des tribunaux et des cours ou les magistrats désignés à cet effet par le chef de juridiction peuvent, par ordonnance, statuer sur la transmission d'une question prioritaire de constitutionnalité ".
3. Il résulte de ces dispositions que le président d'une formation de jugement d'un tribunal administratif, saisi d'un moyen tiré de ce qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution, présenté dans un écrit distinct et motivé, statue sans délai par une décision motivée sur la transmission de la question prioritaire de constitutionnalité au Conseil d'Etat et procède à cette transmission si est remplie la triple condition que la disposition contestée soit applicable au litige ou à la procédure, qu'elle n'ait pas déjà été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel, sauf changement des circonstances, et que la question ne soit pas dépourvue de caractère sérieux.
4. Aux termes de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, issu de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : / () 2° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 441-1 et 441-2 du code pénal ; / 3° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 222-34 à 222-40, 224-1 A à 224-1 C, 225-4-1 à 225-4-4, 225-4-7, 225-5 à 225-11, 225-12-1, 225-12-2, 225-12-5 à 225-12-7, 225-13 à 225-15, au 7° de l'article 311-4 et aux articles 312-12-1 et 321-6-1 du même code ; / 4° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues au livre II dudit code lorsqu'ils le sont sur le titulaire d'un mandat électif public ou sur toute personne mentionnée aux 4° et 4° bis de l'article 222-12 ou à l'article 222-14-5 du même code, dans l'exercice ou du fait de ses fonctions, lorsque la qualité de la victime est apparente ou connue de l'auteur. ".
5. Aux termes de l'article 441-1 du code pénal : " Constitue un faux toute altération frauduleuse de la vérité, de nature à causer un préjudice et accomplie par quelque moyen que ce soit, dans un écrit ou tout autre support d'expression de la pensée qui a pour objet ou qui peut avoir pour effet d'établir la preuve d'un droit ou d'un fait ayant des conséquences juridiques ". Aux termes de l'article 441-2 du même code : " Le faux commis dans un document délivré par une administration publique aux fins de constater un droit, une identité ou une qualité ou d'accorder une autorisation est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. / L'usage du faux mentionné à l'alinéa précédent est puni des mêmes peines. / Les peines sont portées à sept ans d'emprisonnement et à 100 000 euros d'amende lorsque le faux ou l'usage de faux est commis : / 1° Soit par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public agissant dans l'exercice de ses fonctions ; / 2° Soit de manière habituelle ; / 3° Soit dans le dessein de faciliter la commission d'un crime ou de procurer l'impunité à son auteur. ".
6. M. A soutient que les dispositions des 2°, 3° et 4° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile méconnaissent le principe de présomption d'innocence et celui de séparation des pouvoirs, garantis respectivement par les articles 9 et 16 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789, dès lors qu'elles permettent à l'autorité administrative de sanctionner un ressortissant étranger au motif qu'il aurait commis des crimes et délits, qu'elles énumèrent, sans que l'autorité judiciaire ne se soit prononcée ni même ne soit saisie et sans que ce ressortissant n'ait été condamné pour les faits qui lui sont reprochés.
Sur la question en tant qu'elle vise les dispositions des 3° et 4° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :
7. Il ne ressort pas des mentions de la décision attaquée que le préfet aurait, pour refuser à M. A la délivrance d'un titre de séjour, retenu les circonstances que l'intéressé aurait commis des faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles du code pénal mentionnés au 3° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni commis les faits dont il est fait mention au 4° du même article. Ainsi, les dispositions des 3° et 4° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas applicables au litige. La question dirigée contre ces alinéas de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne satisfait donc pas à la condition prévue au 1° de l'article 23-2 de l'ordonnance et il n'y a, par suite, pas lieu de la transmettre au Conseil d'Etat.
Sur la question en tant qu'elle vise les dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :
8. En premier lieu, aux termes de l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. ".
9. A admettre que la décision contestée du préfet du Val-d'Oise soit fondée sur les dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, bien qu'elle ne vise pas cet article, et que ces dispositions soient alors applicables au litige, la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour ne constitue pas une sanction ayant le caractère d'une punition ni une mesure adoptée à l'issue d'une procédure juridictionnelle mais une mesure de police administrative, qui a notamment pour objet, prise sur le fondement des dispositions en cause, de prévenir les atteintes à l'ordre public qui pourraient résulter du maintien d'un ressortissant étranger sur le territoire français. Ainsi, le principe constitutionnel de présomption d'innocence, qui ne s'applique qu'à la matière répressive, ne peut être utilement invoqué.
10. En second lieu, aux termes de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n'est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution. ".
11. Comme indiqué au point 9 de la présente ordonnance, les décisions de refus de séjour prises à l'encontre des ressortissants étrangers sur le fondement des dispositions contestées, sont des mesures de police administrative qui n'ont pas d'autre finalité que la préservation de l'ordre public. En faisant référence à des comportements susceptibles de caractériser des infractions pénales pour permettre l'édiction de telles mesures, les dispositions contestées n'emportent aucune conséquence en cas de poursuites pénales et elles ne conduisent pas l'autorité administrative à empiéter sur l'exercice des fonctions juridictionnelles. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, les dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne portent pas atteinte au principe de séparation des pouvoirs.
12. Il résulte de ce qui précède que la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par le requérant en ce qu'elle vise les dispositions du 2° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est dépourvue de caractère sérieux. Il n'y a pas lieu, dès lors, de transmettre cette question au Conseil d'Etat.
ORDONNE :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par M. A.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.
Fait à Cergy, le 10 octobre 2024.
Le président de la 10ème chambre,
signé
S. Ouillon
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2409996