Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410138
mardi 6 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2410138 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 juillet 2024, Mme B A, représentée par Me Fotso Pouokam, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 3 mai 2024, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour " recherche d'emploi / création d'entreprise " dans un délai de deux mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- La condition d'urgence est remplie, dès lors qu'elle a fait l'objet d'une promesse d'embauche le 15 juillet 2024 dont elle ne peut bénéficier tant qu'elle ne dispose pas d'un titre de séjour ;
- Le moyen suivant est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : l'arrêté du 3 mai 2024 est entaché d'une erreur de droit en ce que le préfet des Hauts-de-Seine a méconnu les dispositions de l'article L. 422-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lui imposant de déposer sa demande de titre de séjour dans l'année universitaire au cours de laquelle son diplôme a été obtenu.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, le préfet des Hauts de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requérante qui a sollicité un changement de statut ne peut se prévaloir de la condition d'urgence applicable à la seule hypothèse d'un renouvellement de titre de séjour ; par ailleurs, alors que la présente demande a été déposée deux mois après la requête au fond et que l'audience au fond a été fixée au 14 août prochain, elle ne justifie pas d'une urgence particulière ;
- le moyen soulevé par la requérante n'est pas fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2407713, enregistrée le 30 mai 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Huon, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Huon a été entendu au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 1er août 2024 à 14 heures 30 en présence de M. Grospierre, greffier.
Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante camerounaise née le 21 septembre 1997, est entrée régulièrement sur le territoire français le 27 août 2019, munie d'un visa long séjour valant titre de séjour mention " étudiant ". Elle a été mise en possession de titres de séjour successifs, dont le dernier était valable jusqu'au 30 avril 2024. Son parcours universitaire s'est soldé par l'obtention d'un master en " Audit et finance d'entreprise " qui lui a été décerné le 14 décembre 2023. Elle a sollicité, le 1er avril 2024, la délivrance d'un titre de séjour " recherche d'emploi / création d'entreprise " sur le fondement de l'article L. 422-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté en date du 3 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande, au motif qu'elle n'a pas été effectuée dans l'année universitaire au cours de laquelle l'intéressée a obtenu son diplôme. Par une requête en date du 30 mai 2024, Mme A a demandé l'annulation de cette décision. Elle demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L.521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et lui a interdit d'y revenir pour une durée d'un an.
Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision attaquée :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressée. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.
4. Il ressort des pièces du dossier et il n'est d'ailleurs pas contesté que Mme A, qui était titulaire d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " valable jusqu'au 30 avril 2024, a sollicité, avant son expiration, le renouvellement de ce titre sur le fondement de l'article L. 422-10 du code de l'entrée et du droit d'asile, qui précise les conditions de prolongation du séjour des étudiants et chercheurs par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " recherche d'emploi - création d'entreprise ". Ainsi, alors même que la demande de la requérante s'accompagnait d'un changement de statut, et dès lors qu'une telle demande ne peut être présentée que par un étranger précédemment titulaire d'une carte portant la mention " étudiant " ou " talent-chercheur ", la décision en litige doit être regardée comme un refus de renouvellement de titre de séjour de sorte que la présomption d'urgence trouve à s'appliquer. N'est pas de nature à renverser cette présomption la circonstance que Mme A n'a présenté sa demande en suspension plus de deux mois après son recours au fond dès lors qu'il ressort des pièces du dossier qu'après une recherche active d'emploi, elle a obtenu, le 15 juillet 2024, une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée en tant que gestionnaire de dossiers comptables auprès de l'agence comptable de l'agence de biomédecine. Enfin, contrairement à ce que soutient le préfet des Hauts-de-Seine, l'examen du recours au fond n'est pas programmé pour le 14 août prochain, cette date correspondant seulement à la clôture d'instruction de ce recours. Par suite, en l'absence d'éléments de nature à renverser la présomption d'urgence qui s'attache à la mesure de suspension sollicitée, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. D'une part, aux termes de l'article L. 422-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger titulaire d'une assurance maladie qui justifie soit avoir été titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " délivrée sur le fondement des articles L. 422-1, L. 422-2 ou L. 422-6 et avoir obtenu dans un établissement d'enseignement supérieur habilité au plan national un diplôme au moins équivalent au grade de master ou figurant sur une liste fixée par décret, soit avoir été titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " talent-chercheur " délivrée sur le fondement de l'article L. 421-14 et avoir achevé ses travaux de recherche, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " recherche d'emploi ou création d'entreprise " d'une durée d'un an dans les cas suivants : / 1° Il entend compléter sa formation par une première expérience professionnelle, sans limitation à un seul emploi ou à un seul employeur ; / 2° Il justifie d'un projet de création d'entreprise dans un domaine correspondant à sa formation ou à ses recherches. "
6. D'autre part, en vertu de l'arrêté du 4 mai 2022 fixant la liste des pièces exigées pour la délivrance des titres de séjour prévus par le livre IV du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et figurant à l'annexe 10 de ce code (point 26), doit notamment être présenté, à l'appui d'une demande titre de séjour formée sur le fondement de l'article L. 422-10 " () un diplôme de grade au moins équivalent au master ou diplômes de niveau I labellisés par la Conférence des grandes écoles ou diplôme de licence professionnelle obtenu dans l'année dans un établissement d'enseignement supérieur habilité au plan national ou attestation de réussite définitive au diplôme () " ;
7. Il résulte de ces dispositions que la demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " recherche d'emploi ou création d'entreprise " doit être présentée dans l'année qui suit la délivrance matérielle du diplôme, lequel figure au nombre des pièces devant être produites par le demandeur.
8. Par sa décision du 3 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de Mme A au motif qu'à l'appui de sa demande du 1er avril 2024, l'intéressé avait présenté un diplôme de grade Master obtenu au titre de l'année universitaire 2022/2023 alors que le point 26 de l'annexe 10 précité prévoit que le diplôme doit avoir été obtenu dans l'année. Toutefois, alors qu'il est constant que la requérante s'est vue délivrer son diplôme le 14 décembre 2023, le moyen tiré de ce qu'en retenant non la date de délivrance effective du diplôme mais l'année universitaire au titre de laquelle il a été délivré, le préfet aurait commis une erreur de droit est propre, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
9. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du de justice administrative sont remplies. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 3 mai 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ". Il ressort clairement de ces dispositions que, si, dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521 1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, et assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration, les mesures qu'il prescrit ainsi doivent présenter un caractère provisoire.
11. D'une part, dès lors que la délivrance d'un titre de séjour présente un caractère définitif, la demande présentée Mme A et tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un tel titre excède la compétence du juge des référés. Par suite, cette demande ne peut qu'être rejetée.
12. D'autre part et en revanche, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, de délivrer à la requérante, dans un délai de huit jours, un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur sa requête au fond. Toutefois, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat au profit de Mme A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 3 mai 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de Mme A tendant au renouvellement de son titre de séjour est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à Mme A, sous huit jours, un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond.
Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy-Pontoise, le 6 août 2024.
Le juge des référés,
Signé
C. Huon
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2410138