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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2410164

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410164

jeudi 1 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410164
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantESSONO NGUEMA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. F, ressortissant sri-lankais, contestant l'arrêté du préfet du Val-d'Oise ordonnant son transfert aux autorités polonaises. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence du signataire et d'insuffisance de motivation, l'arrêté étant régulièrement signé par une autorité délégataire et suffisamment motivé. Il a également jugé que les dispositions des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 (Dublin III) n'avaient pas été méconnues, la Pologne ayant accepté la prise en charge du demandeur. Enfin, le tribunal a estimé que l'arrêté ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale (article 8 de la CEDH) et n'était pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du même règlement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 12 juillet 2024 et le 31 juillet 2024, M. D F, représenté par Me Essono Nguema, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 9 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son transfert aux autorités polonaises ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui remettre un récépissé de demandeur d'asile en procédure normale dans le délai de quinze jours courant à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à Me Essono Nguema, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivé ;

- méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- méconnaît les dispositions de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, préfet du Val-d'Oise fait savoir que la requête n'appelle aucune observation de sa part et communique les pièces utiles au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Belhadj pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 1er août 2024 à 10h30 :

- le rapport de M. Belhadj, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Essono Nguema, représentant M. F, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

- et les observations de M. F assisté de M. E, interprète en lange tamoul.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1.M. D F, ressortissant sri-lankais a introduit une demande d'asile en France le 4 juin 2024. La consultation du fichier " Visabio " a révélé que l'intéressé était en possession d'un visa périmé depuis moins de 6 mois délivré par les autorités polonaises au moment du dépôt de sa demande d'asile. La demande de prise en charge adressée aux autorités de ce pays, le 6 mai 2024 a donné lieu à un accord explicite le 13 juin 2024. Par l'arrêté attaqué du

9 juillet 2024, le préfet du Val d'Oise a décidé du transfert de F, vers la Pologne.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. F, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par Mme B A, adjointe à la cheffe du bureau de l'intégration et des naturalisations à la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait d'une délégation du préfet de ce département à l'effet de signer " toute décision de transfert d'un demandeur d'asile fondée sur l'application du règlement Dublin III () ", en cas d'absence ou d'empêchement du directeur des migrations et de son adjointe, accordée par arrêté n°23-071 du 22 décembre 2023, publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le Val-d'Oise n°154 du même jour. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige, qui manque en fait, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative ".

6. L'arrêté contesté, qui n'avait pas à faire état de tous les éléments caractérisant la situation personnelle du requérant, vise les textes dont il est fait application, notamment le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 et mentionne les faits qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait.

7. Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ".

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que les brochures dites " A " et " B ", intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations devant être communiquées en vertu des dispositions précitées, ont été remises au requérant le 4 juin 2024 en langue tamoule, comprise par l'intéressé, comme en atteste sa signature apposée sur la première page de chacune des brochures. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

10. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a bénéficié d'un entretien individuel réalisé à la préfecture du Val-d'Oise le 4 juin 2024. Au cours de cet entretien, le requérant a bénéficié de l'assistance d'un interprète en langue tamoule assurée par l'association AFT COM interprétariat, organisme agréé. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que cet entretien individuel n'aurait pas eu lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité, ni qu'il aurait été mené par un agent non qualifié en vertu du droit national, le résumé de cet entretien mentionnant au contraire que celui-ci a été " conduit par un agent qualifié de la préfecture du Val-d'Oise ", sans que l'intéressé ne présente d'élément de nature à contredire ces mentions. Il ne ressort donc pas des pièces du dossier que le requérant, qui a signé le

compte-rendu de cet entretien individuel sans réserve, aurait été privé d'une garantie prévue par les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) no 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. ". Et aux termes de l'article 18 du même règlement : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / a) prendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 21, 22 et 29, le demandeur qui a introduit une demande dans un autre État membre () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que les empreintes du requérant ont été relevées en Pologne, qu'il a sollicité l'asile en France le 4 juin 2024 et que les autorités polonaises ont émis un accord implicite à sa prise en charge, en se reconnaissant responsables de l'examen de sa demande d'asile, en application de l'article 10 du règlement CE n°1560/2003 du 2 septembre 2003. Par suite, c'est sans méconnaître les dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le préfet du Val-d'Oise a décidé de transférer M. F vers la Pologne.

13. En neuvième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () "

14. L'intéressé, qui est entré en France en 2024, ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale ancienne et stable en France et n'établit, ni n'allègue qu'il serait dans une quelconque situation de dépendance à l'égard de ces membres de sa famille, tandis qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il se trouverait dans une situation de vulnérabilité telle qu'elle justifierait que sa demande d'asile soit examinée en France. Ainsi, en ordonnant son transfert aux autorités polonaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Val-d'Oise n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.

D E C I D E:

Article 1er : M. F est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2: La requête de M. F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, à Me Essono Nguema et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er août 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

J. BELHADJLe greffier,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne, et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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