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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2410185

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410185

lundi 16 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410185
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVEILLAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi du 17 juillet 2024, la magistrate désignée du tribunal administratif de Grenoble a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise la requête de M. A B, enregistrée le 15 juillet 2024.

Par cette requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 17 juillet et 9 septembre 2024, M. A B, représenté par Me C, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre, à titre au provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 juillet 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an et a procédé à son signalement dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation personnelle, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 1 500 euros à verser à Mme C, à condition qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- il est insuffisamment motivé ce qui révèle un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;

- il a été pris en méconnaissance du droit à être préalablement entendu et du principe du contradictoire ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce que le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français n'est pas établi ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet de la Savoie n'a pas produit de mémoire en défense, mais des pièces, enregistrées le 21 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grenier, première vice-présidente, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier, magistrate désignée ;

- les observations de Me C, avocate désignée d'office, représentant M. B, non présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient en outre que les conséquences de son éloignement sont disproportionnées, dès lors qu'il ne pourra pas demander de titre de séjour ni de visa pour revenir en France pendant, respectivement, trois et cinq ans ;

- le préfet n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant turc né le 1er juin 1989 est entré en France le 19 août 2019 muni d'un visa de court séjour. Par un arrêté du 14 juillet 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. M. B, qui a présenté sa requête sans avoir recours à un avocat, a bénéficié lors de l'audience de l'assistance de l'avocate de permanence désignée par le bâtonnier. Le requérant n'a pas indiqué vouloir renoncer au bénéfice de cette commission d'office. Par suite, il n'y a pas lieu d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans le cadre de la présente instance.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué énonce les circonstances de droit et de fait qui le fondent. Il fait notamment état de la durée de la présence en France du requérant et d'un projet de mariage avec une ressortissante française que le requérant a mentionné au cours de son audition, tout en relevant que l'ancienneté, la stabilité et l'intensité de la relation alléguée ne sont pas suffisamment établies. La décision portant refus de délai de départ volontaire précise également les motifs de droit et de fait qui la fonde. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire attaquées, ni de l'ensemble des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation individuelle de M. B. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été en mesure de faire valoir ses observations sur la mesure de reconduite à la frontière envisagée dans le cadre de son audition par les services de la gendarmerie nationale. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée aurait été prise en méconnaissance de son droit à être entendu. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en août 2023, muni d'un visa de court séjour, pour une durée de trente jours et s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour. Si M. B fait valoir qu'il souhaite construire sa vie en France et a un projet de mariage avec une ressortissante française qu'il connaît depuis un an, il n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations. En outre, M. B est dépourvu d'attache familiale sur le territoire français, dès lors qu'il est célibataire, n'a pas d'enfant à charge et que son enfant et la mère de ce dernier résident en Turquie, pays d'origine de l'intéressé. Enfin, M. B a été placé en garde à vue le 14 juillet 2024, à la suite de la présentation d'une fausse carte d'identité romaine, alors qu'il conduisait un véhicule sans assurance.

10. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Il suit de là qu'elle ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

11. En second lieu, M. B ne saurait utilement soutenir que l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ferait obstacle à ce qu'il sollicite un titre de séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française pendant trois ans et un visa de long séjour pendant cinq ans, ce qui est disproportionné, dès lors que ces circonstances portent sur l'exécution de la décision attaquée et sont sans incidence sur sa légalité.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui vient d'être dit que le moyen tiré de ce que la décision de refus de délai de départ volontaire serait illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui en constitue le fondement doit être écartée.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est maintenu en France au-delà de la durée de validité de son visa sans solliciter de titre de séjour et qu'il a déclaré, lors de son audition par les services de la gendarmerie nationale, ne pas vouloir retourner dans son pays d'origine. Alors même qu'il présenterait des garanties de représentation suffisante, il résulte de l'instruction que le préfet de la Savoie aurait pris la même décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire en se fondant sur les deux motifs énoncés précédemment. Par suite, le moyen d'erreur de fait ne peut qu'être écarté.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9 du présent jugement, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui vient d'être dit que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait illégale en raison de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire qui en constitue le fondement doit être écartée.

17. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). ".

18. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'examen de l'un d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse, à sa seule lecture, en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

19. Il ressort des pièces du dossier que, pour interdire à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet de la Savoie, après avoir rappelé la situation personnelle de l'intéressé, a retenu qu'aucun délai de départ volontaire ne lui avait été accordé, que ce dernier ne justifiait d'aucune circonstance humanitaire particulière et qu'il était célibataire et sans enfant à charge. Ainsi, la décision d'interdiction de retour énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen d'insuffisance de motivation de cette décision doit, en conséquence, être écarté.

20. En troisième lieu, il résulte de ce qui est dit au point 18 que M. B n'établit pas que le préfet de la Savoie aurait fait une inexacte application des dispositions citées au point 17, en lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Savoie aurait méconnu les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés du défaut d'examen de sa situation personnelle et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

21. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celle liées aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. B n'est pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Savoie et à Me C.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 16 septembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. GrenierLa greffière,

Signé

Z. Bouayyadi

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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