Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410483

mercredi 14 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410483
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté les requêtes de M. A, ressortissant tunisien, contestant un arrêté préfectoral du 21 juillet 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour d'un an, et son assignation à résidence. Le tribunal a jugé que la décision d'éloignement était suffisamment motivée et que le préfet avait procédé à un examen particulier de sa situation. Les moyens soulevés, notamment la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et des articles L. 423-23, L. 423-7 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ont été écartés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête et des mémoires, enregistrés sous le n° 2410483 les 22 juillet 2024, 1er et 7 août 2024, M. B A, représenté par Me Samba, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou au préfet territorialement compétent de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " vie privée et familiale ", sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les articles L. 423-23 et L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision de refus d'un délai de départ volontaire :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est disproportionnée ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de sa disproportion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II - Par une requête et des mémoires, enregistrés sous le n° 2410492 les 22 juillet 2024, 1er et 8 août 2024, M. B A, représenté par Me Samba, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est illégal en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il porte atteinte à sa vie privée et familiale

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Bocquet, conseillère, en qualité de juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Bocquet, magistrate désignée.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2410483 et n° 2410492, présentées pour M. A, concernent la situation d'un même requérant. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. B A, ressortissant tunisien né le 23 octobre 1995, serait entré en France en août 2023. A la suite de son interpellation par les services de police, le préfet du Val-d'Oise, par un arrêté du 21 juillet 2024, a obligé M. A à quitter sans délai le territoire français en fixant le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire national pendant une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, ce même préfet a assigné M. A à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. A demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés du 21 juillet 2024.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

4. La décision contestée, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

5. Il ressort des pièces du dossier, notamment de la motivation de la décision attaquée, que le préfet du Val-d'Oise a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de l'obliger à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Si M. A soutient qu'il dispose de fortes attaches en France, notamment son épouse de nationalité française avec laquelle il est marié depuis le 20 janvier 2024 et enceinte de leurs enfants à la date de la décision attaquée, il ressort des pièces du dossier qu'il est entré en France en août 2023 et son séjour sur le territoire national d'un an à la date de la décision attaquée, présente un caractère récent. Par ailleurs, il ne justifie d'aucune une insertion professionnelle particulière sur le territoire national. Enfin, M. A n'est pas isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à au moins l'âge de vingt-huit ans. Dans ces conditions, la décision obligeant l'intéressé à quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation de l'intéressé.

8. Le requérant ne peut utilement se prévaloir à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, de la possibilité pour lui de prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comme des articles L. 423-23 et L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'a pas déposé de demande de titre de séjour, ce qu'il demeure libre de formuler.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

9. La décision contestée a été signée par Mme D C, préfète déléguée pour l'égalité des chances, laquelle bénéficiait, en vertu de l'arrêté n° 23-037 du 12 mai 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation du préfet à l'effet de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français avec ou non fixation d'un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code prévoit que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 6° L'étranger, entré irrégulièrement sur le territoire de l'un des États avec lesquels s'applique l'acquis de Schengen, fait l'objet d'une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des États ou s'est maintenu sur le territoire d'un de ces États sans justifier d'un droit de séjour ;8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser à M. A un délai de départ volontaire, le préfet du Val-d'Oise a retenu les circonstances que l'intéressé est entré irrégulièrement sur le territoire français après être entré irrégulièrement en Italie où il fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente en France. Si le requérant verse au dossier un contrat conclu le 16 décembre 2023, portant sur la location d'un logement situé à Beauchamp (Val-d'Oise), sans toutefois présenter de quittances de loyer, il résulte de l'instruction que le préfet aurait, même à supposer sa résidence établie ce qui n'est pas le cas au regard des seules pièces du dossier, pris la même décision de refus de départ de volontaire en ne retenant que le premier motif. En se bornant à soutenir que cette décision de refus de délai de départ volontaire est manifestement disproportionnée quant aux buts poursuivis, il ne conteste pas utilement le bien-fondé de ce dernier motif. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait pris une décision disproportionnée en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. La décision contestée, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

13. Il ressort des pièces du dossier, notamment de la motivation de la décision attaquée, que le préfet du Val-d'Oise a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de prendre à son encontre cette décision. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

14. Aucun des moyens invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter sans délai le territoire français n'est fondé. Dès lors, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision fixant le pays de destination, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. La décision contestée mentionne les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application. Elle indique avec une précision suffisante les motifs de fait justifiant qu'une interdiction soit faite au requérant de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an. Cette décision, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

16. Aucun des moyens invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est fondé. Dès lors, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, doit être écarté.

17. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

18. Il ressort des pièces du dossier que pour interdire à M. A de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet a retenu les circonstances que l'intéressé se maintient en situation irrégulière sur le territoire sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qu'il n'a pas reconnu la paternité de son enfant. Toutefois, le requérant produit l'acte de mariage du 20 janvier 2024 ainsi que de nombreux certificats médicaux et des factures permettant de démontrer sa présence et son suivi de la grossesse de son épouse ainsi que l'acte de naissance de l'enfant né le 31 juillet 2024 où figure le nom du requérant en qualité de père eu égard à l'ensemble de ces éléments, le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard aux conséquences disproportionnées de cette décision sur la situation personnelle du requérant doit être accueilli.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

19. L'arrêté contesté vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et notamment son article L. 731-1 ainsi que les stipulations conventionnelles dont il fait application et notamment l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il indique que l'intéressé fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, qu'il ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que son éloignement demeure une perspective raisonnable. Enfin, il précise que l'intéressé est assigné à résidence dans le département du Val-d'Oise pour une durée de quarante-cinq jours et qu'il devra se présenter tous les samedis au commissariat de police d'Ermont. Ainsi, l'arrêté contesté, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé.

20. Aucun des moyens invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est fondé. Dès lors, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence, doit être écarté.

21. En se prévalant de sa situation personnelle telle qu'elle a été exposée au point 7 du jugement, le requérant, qui fait l'objet d'une mesure d'éloignement dont il n'est pas contesté que l'exécution reste une perspective raisonnable, n'apporte pas d'éléments permettant d'établir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation ou porté atteinte à sa vie privée et familiale, en l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans le département du Val-d'Oise et en l'obligeant à se présenter tous les samedis au commissariat de police de Gonesse.

22. Il résulte de ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français qu'il conteste.

23. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

24. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Val-d'Oise du 21 juillet 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n°2410483 est rejeté.

Article 3 : La requête n°2410492 est rejetée.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2024.

La magistrate désignée,

Signé

P. Bocquet

La greffière,

Signé

Z. Bouayyadi

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2410483-241049