Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410553
mercredi 7 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2410553 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Formation à 3 juges des référés |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 23 juillet 2024, Mme D B, représentée par Me Nogueras, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois, ensemble l'arrêté modificatif du 17 juillet 2024 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les arrêtés attaqués ont été pris par une autorité incompétente ;
- ces arrêtés ont été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le ministre n'apporte pas la preuve que le ministère public en a été informé conformément aux dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure ;
- l'arrêté du 25 juin 2024 est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public ou qu'elle entretiendrait une relation habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ;
- cet arrêté est disproportionné eu égard à sa liberté d'aller et venir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Un mémoire complémentaire, enregistré le 5 août 2024, a été présenté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer dans les conditions prévues à l'article L. 773-9 du code de justice administrative et n'a pas été soumis au débat contradictoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. X, président-rapporteur.
- les conclusions de Mme U, rapporteur publique,
- et les observations de Me Chapelle substituant Me Nogueras, représentant Mme B, non présente.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 25 juin 2024, pris sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur a pris à l'encontre de Mme E, ressortissante française née le 29 novembre 1990, pour une durée de trois mois, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Par une ordonnance n° 2409792, le juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a suspendu l'arrêté contesté jusqu'à ce que le ministre de l'intérieur et des outre-mer modifie son arrêté en prenant en compte les obligations de Mme B ordonnées par le juge judiciaire. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer a par la suite pris un arrêté modificatif en date du 17 juillet 2024 pour prendre en compte l'obligation de formation de l'intéressée dans le cadre de son suivi socio-judiciaire. Les arrêtés contestés lui interdisent ainsi de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Montrouge à l'exception de ses déplacements dans le cadre de sa formation, le 17 juillet 2024, du 22 au 25 juillet 2024 et 29 juillet au 1er août 2024, de 9 heures à 17 heures, à l'agence AKSIS dont les locaux sont situés à Issy-les-Moulineaux et le 18 juillet 2024, de 9 heures à 17 heures, à l'agence AKSIS dans les locaux situées à Paris et lui imposent de se présenter une fois par jour, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, à 8 heures, au commissariat de police de Montrouge, l'obligent à confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès de ce commissariat et à déclarer un changement d'habitation éventuel, et à subordonner tout déplacement hors du périmètre autorisé à l'obtention préalable d'une autorisation écrite (sauf-conduit). Ces décisions lui interdisent aussi de paraître dans un quartier de Montrouge délimité dans la décision du 17 juillet au 11 août et du 12 août au 8 septembre 2024 ainsi que sur le parcours de flamme olympique sur la commune d'Issy-les-Moulineaux le 24 juillet 2024. Mme B demande au tribunal l'annulation de ces arrêtés du 25 juin 2024 et 17 juillet 2024.
2. Aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration ". Aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. / Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision. ".
3. D'une part, les arrêtés attaqués ayant été pris pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, ces mesures sont au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. D'autre part, le ministre a produit devant le tribunal, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original des arrêtés attaqués, qui revêtent l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, dont notamment l'identité et la signature de leurs auteurs, lesquels disposaient d'une délégation régulière consentie par le ministre de l'intérieur. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence des autorités signataires doit être écarté.
4. Si Mme B soutient que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'ont pas été destinataires de l'information préalable prévue par les dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, cette circonstance est sans incidence sur la légalité des arrêtés attaqués dès lors que cette information ne constitue pas une procédure préalable obligatoire à l'adoption d'une telle mesure. En tout état de cause, cette information a bien été transmise à ces procureurs, comme il ressort de la copie du courriel du 28 mai 2024, communiquée par le ministre en défense. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
5. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / () Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () ".
6. Pour estimer que le comportement de Mme B constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, le ministre s'est fondé sur sa condamnation le 11 février 2022 par le tribunal judicaire de Paris à trois années d'emprisonnement pour participation avec son époux M. C à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes et financement d'une entreprise terroriste et sur les circonstances relatées dans une note des services de renseignement versée au débat contradictoire qui recense ses relations en détention avec des personnes condamnées pour des faits de terrorisme.
7. Eu égard à la gravité des faits pour lesquels Mme B a été condamnée en 2022, à la circonstance qu'elle continue d'entretenir des liens avec son époux incarcéré, à ses fréquentations passées en détention et à la tonalité prudente des rapports psychologiques des 25 février 2019, 29 janvier 2020 et 28 octobre 2022, qui, tout en constatant une évolution positive, ne concluent pas formellement à sa distanciation totale d'avec une idéologie radicale, et alors que la menace terroriste sur le territoire national se maintient à un niveau élevé dans le contexte des Jeux olympiques, le ministre de l'intérieur a pu légalement considérer qu'à la date de l'arrêté attaqué, des raisons sérieuses permettaient de penser que le comportement de Mme B constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité publique. Au regard de ces mêmes éléments, le ministre de l'intérieur a pu légalement estimer que l'intéressée entrait en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme.
8. Compte tenu des faits énoncés au point 7, les mesures de contrôle imposées à Mme B, aménagées par un arrêté modificatif qui prend en compte ses obligations socio-judiciaires, ne sont pas, dans le contexte particulier des Jeux olympiques, disproportionnées au regard de la situation personnelle de l'intéressée et de sa liberté d'aller et venir.
9. En revanche, eu égard à la conciliation nécessaire entre, d'une part, la liberté d'aller et venir et, d'autre part, la nécessité de préserver la société des atteintes graves à l'ordre public en limitant les contraintes imposée à Mme B à leur seule nécessité, le ministre a limité excessivement les déplacements de l'intéressée dans le temps, dès lors que les Jeux olympiques et paralympiques de Paris, circonstance que le ministre a notamment retenue pour justifier la nécessité de la mesure en litige, prendront fin le 8 septembre 2024, et que l'administration n'établit pas l'existence au-delà de cette date de circonstances particulières propres à justifier les sujétions imposées à la requérante. Par suite, il y a lieu d'annuler les arrêtés des 25 juin 2024 et 17 juillet 2024 en tant qu'ils produisent des effets au-delà du 8 septembre 2024.
10. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : Les arrêtés susvisés des 25 juin 2024 et 17 juillet 2024 du ministre de l'Intérieur et des outre-mer sont annulés en tant qu'ils produisent des effets au-delà du 8 septembre 2024.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 6 août 2024, à laquelle siégeaient :
M. X, président,
Mme Y, première conseillère,
Mme Z, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 août 2024.
Le président-rapporteur,
Signé
M. X
L'assesseur le plus ancien,
Signé
Mme YLa greffière,
Signé
Mme A
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2410553