Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410570

lundi 19 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410570
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a été saisi par M. A, ressortissant malien, d'une demande de suspension de la décision implicite de rejet du préfet des Hauts-de-Seine refusant le renouvellement de son titre de séjour "salarié". Le juge a rejeté la requête, considérant que la condition d'urgence, présumée en principe pour un refus de renouvellement, n'était pas établie en l'espèce, faute pour le requérant de démontrer une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation, notamment au regard de la possession de récépissés et de son emploi. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 juillet et 2 août 2024, M. B A, représenté par Me Patureau, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine ou à tout autre préfet compétent, de réexaminer sa situation et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à séjourner et à travailler, dans un délai de huit jours et sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, dès lors qu'il s'agit d'un renouvellement de titre de séjour, qu'il est placé en situation irrégulière alors qu'il était titulaire d'un titre de séjour, qu'il est actuellement employé sous couvert d'un contrat à durée indéterminée qui pourrait être suspendu et qu'il peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement alors qu'il vit de manière régulière sur le territoire français depuis plus de sept ans ;

- les moyens suivants sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entachée d'un défaut de motivation ;

* elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour aurait dû être saisie ;

* elle méconnait les dispositions de l'article R.433-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle méconnaît les dispositions des articles L.433-4 et L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 juillet 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2410610, enregistrée le 23 juillet 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Cordary, première conseillère, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 7 août 2024 à

14 heures.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier d'audience :

- le rapport de Mme Cordary, juge des référés ;

- et les observations de Me Desouches, substituant Me Patureau, représentant M. A, absent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en précisant les écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant malien né le 23 février 1998, est entré sur le territoire français en 2014 et a été muni d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié " et valable jusqu'au 20 septembre 2022, dont il a demandé le renouvellement le 20 août 2022. Par la suite, il s'est vu délivrer un récépissé de demande de carte de séjour valable du 17 novembre 2023 au 16 mai 2024. Par la présente requête, M. A demande au juge des référé, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur sa demande de renouvellement de titre de séjour.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur la condition tenant à l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour ou d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier, à très bref délai, d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

4. Il résulte de l'instruction que l'intéressé est entré sur le territoire français en 2014 alors qu'il était mineur et a été confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Il a été muni d'un titre de séjour à compter du 15 juin 2016, qui a par la suite été régulièrement renouvelé jusqu'au 20 septembre 2022, et dont M. A a demandé le renouvellement une première fois le 20 août 2022, puis à plusieurs reprises jusqu'au 17 novembre 2023, date à laquelle il a été muni d'un récépissé de demande de carte de séjour valable jusqu'au 16 mai 2024. Il s'ensuit que M. A a été admis à souscrire une demande de renouvellement de titre de séjour le 17 novembre 2023, et qu'en l'absence de réponse de l'administration, une décision implicite de rejet est née le 17 mars 2024. Par ailleurs M. A produit de très nombreux bulletins de salaire ainsi qu'une attestation de la société Ile de France Revêtements (Essonne) qui précise que ce dernier est employé sous couvert d'un contrat à durée indéterminée depuis le 30 septembre 2022. Eu égard aux conséquences de la décision en litige sur la situation professionnelle et sur la vie privée du requérant et au regard de sa durée de séjour sur le territoire français, celui-ci justifie se trouver dans une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

5. Il résulte de l'instruction que M. A, dont la présence en France depuis 2014 n'est pas contestée, justifie d'un parcours d'insertion professionnelle cohérent et constant et démontre, par l'attestation de son employeur ainsi que par les nombreux bulletins de salaire qu'il produit, travailler en qualité d'ouvrier pour la société Ile de France Revêtement sous contrat à durée indéterminée. Le moyen tiré de ce que le préfet des Hauts-de-Seine, en refusant de renouveler son titre de séjour sur le fondement de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a commis une erreur manifeste d'appréciation, apparaît, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

6. Il résulte de tout ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Il y a donc lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a implicitement rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de M. A, jusqu'à l'intervention du jugement au fond.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. () ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ". Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

8. Il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine ou tout préfet territorialement compétent de réexaminer la demande de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler sans qu'il soit nécessaire, à ce stade, de prononcer l'astreinte sollicitée.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a implicitement rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de M. A est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et, dans l'attente, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, jusqu'à ce qu'il soit procédé au réexamen de sa situation ou jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine

Fait à Cergy, le 19 août 2024.

La juge des référés,

signé

C. Cordary

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.