Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410728
lundi 19 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2410728 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Fauveau Ivanovic, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de le transférer aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer l'attestation correspondante dans un délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande d'asile ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à Me Fauveau Ivanovic en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- il n'est pas établi qu'il se soit vu délivrer les informations prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès le début de la procédure et dans une langue qu'il comprend ;
- il n'est pas établi que l'entretien individuel a été conduit par une personne qualifiée et dans le respect des garanties prévues à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- le préfet n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;
- il n'établit pas avoir procédé à la saisine effective des autorités espagnoles ou l'accord de ces dernières, en méconnaissance des dispositions des articles 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et des conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 août 2024, le préfet du Val-d'Oise produit les pièces constitutives du dossier et informe le tribunal qu'il confirme sa décision.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dit " D A " ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Louazel, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'État responsable de l'examen de la demande d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 août 2024 à 10h30 :
- le rapport de Mme Louazel, magistrate désignée ;
- les observations de Me Tordeur, substituant Me Fauveau Ivanovic, représentant M. B, en sa présence, qui reprend les moyens développés au sein de ses écritures et insiste sur les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et du défaut d'examen réel et sérieux de la situation de M. B au regard de la présence de son frère en France, reconnu réfugié, lequel a pourtant été appelé pendant l'entretien individuel par les services de la préfecture, mais aussi de celle de sa sœur, naturalisée ;
- et les observations de M. B, qui a répondu aux questions de la magistrate désignée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, ressortissant mauritanien né le 2 février 2003, a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile auprès des services de la préfecture du Val-d'Oise le 7 mai 2024. La consultation du fichier Eurodac ayant révélé que l'intéressé avait franchi irrégulièrement la frontière espagnole dans les douze mois précédant l'enregistrement de sa demande d'asile, les autorités de cet État ont été saisies le 13 mai 2024 par les autorités françaises au titre de la procédure de détermination de l'État responsable de l'examen de sa demande d'asile. Les autorités espagnoles ont accepté de se considérer responsables de cette demande par un accord implicite du 14 juillet 2024. Par un arrêté du 22 juillet 2024, le préfet du Val-d'Oise a décidé de remettre M. B aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile. Le requérant demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité () ".
5. Il résulte de ces dispositions que la faculté laissée à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant ou une ressortissante de pays tiers, ou un ou une apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs et demandeuses d'asile.
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en vue de solliciter son admission au titre de l'asile alors qu'il était âgé de vingt-et-un ans. L'intéressé se prévaut de la présence sur le territoire français de son frère, M. F B, lequel s'est vu reconnaître la qualité de réfugié et est par conséquent titulaire d'une carte de résident, valable du 7 septembre 2018 au 6 septembre 2028. Le lien de filiation allégué entre les deux hommes, dont les récits d'asile sont au demeurant liés, n'est nullement contesté par le préfet du Val-d'Oise. M. B explique être entièrement pris en charge par son frère, qui l'héberge et pourvoit à ses besoins, ce que ce dernier confirme à l'audience. Le requérant précise au surplus à la barre que sa sœur, de nationalité française, ainsi que sa tante paternelle, titulaire d'une carte de résidente, sont présentes sur le territoire. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, et alors que l'éloignement du jeune majeur vers l'Espagne le placerait dans une situation d'isolement et de vulnérabilité, le préfet du Val-d'Oise, qui ne conteste pas avoir été mis au courant de la situation familiale de l'intéressé, a entaché sa décision d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation doublé d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer le requérant vers ce pays sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 17 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile.
Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :
8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement le traitement de la demande d'asile de M. B en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise d'enregistrer la demande d'asile de M. B et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile correspondante, le temps de l'examen de sa demande, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu, à ce stade, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. M. B a été admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Fauveau Ivanoniv renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 17 juillet 2024 du préfet du Val-d'Oise portant transfert de M. B aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise d'enregistrer la demande d'asile de M. B dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'État versera à Me Fauveau Ivanovic, la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente décision sera notifiée à M. C B, au préfet du Val-d'Oise et à Me Fauveau Ivanovic.
Rendu publique par mise à disposition au greffe le 19 août 2024.
La magistrate désignée,
signé
M. LOUAZEL
Le greffier,
signé
M. E
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.