Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410780

lundi 19 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410780
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le Préfet du Val-d'Oise a refusé le renouvellement du titre de séjour "étudiant" de Mme C et l'a obligée à quitter le territoire français. Le juge a relevé que les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire étaient irrecevables, le recours en annulation ayant déjà un effet suspensif en application de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. S'agissant du refus de titre de séjour, la condition d'urgence n'a pas été jugée établie, et aucun moyen n'a été retenu comme créant un doute sérieux sur la légalité de la décision, notamment au regard de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article L. 423-23 du même code.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juillet 2024, Mme B C, représentée par Me Mantsanga, demande à la juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le Préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour portant la mention " étudiant " et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) de réaffirmer son droit de vivre une vie privée et familiale normale ;

3°) d'enjoindre l'exécution immédiate de la décision de suspension à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros par application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'elle risque d'être contrainte d'interrompre ses études d'aide-soignante et que l'éloignement porterait atteinte à sa vie privée et familiale en l'éloignant, ainsi que son enfant, de son conjoint.

- il existe des moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle méconnaît l'article 4 de la Constitution de 1958, l'article 7 du code civil et l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* elle remplit les conditions pour que son titre de séjour portant la mention " étudiant " soit renouvelé dès lors qu'elle dispose de moyens financiers et qu'elle poursuit ses études de manière réelle et sérieuse.

La requête a été communiquée au préfet du Val-d'Oise qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2410804 enregistrée le 26 juillet 2024, par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée ;

- l'ordonnance n°2408729 du 18 juin 2024 du juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal, a désigné Mme Cordary, première conseillère, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 7 août 2024 à 14 heures.

Ont été entendus lors de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier d'audience :

- le rapport de Mme Cordary, juge des référés, qui a informé les parties, en application des dispositions des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur le moyen d'ordre public tiré de ce que les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, sont irrecevables dès lors que le recours en annulation formé à son encontre a déjà entraîné cet effet suspensif en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- et les observations de Me Mantsanga, représentant Mme C, requérante, présente, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en précisant ses écritures, et les observations de Mme C, qui fait valoir qu'elle s'est rendue compte que le BTS qu'elle suivait en 2019-2020 ne lui convenait pas, que la naissance de son enfant ne lui a pas permis de terminer sa première année scolaire en licence, qu'il ne lui manquait que deux modules pour valider sa seconde année mais que compte tenu de ses charges familiales, elle a fait le choix de s'orienter sur des études plus courtes dans lesquelles elle est reconnue, et qu'elle suit avec sérieux, les premiers résultats obtenus étant très satisfaisants ;

- le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante gabonaise née le 1er octobre 1999, est entrée sur le territoire français le 27 octobre 2021, munie d'un visa " étudiant " et a été titulaire de plusieurs titres de séjour successifs délivrés sur le même fondement, le dernier expirant le 30 septembre 2023. Elle en a demandé le renouvellement le 15 août 2023 et a par la suite bénéficié de plusieurs attestations de prolongation d'instruction, la dernière étant valable jusqu'au 19 mai 2024. Par un arrêté du 28 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par la présente requête, Mme C demande à la juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L.521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions portant refus de renouvellement de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L.521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, " quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

En ce qui concerne la décision portant refus de renouvellement du titre de séjour :

Quant à l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

4. En l'espèce, Mme C peut se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors que l'une des décisions contestées a pour objet de lui refuser le renouvellement de son titre de séjour, le préfet ne faisant valoir aucune circonstance particulière de nature à faire échec en l'espèce à la présomption d'urgence. Dans ces conditions, la requérante doit être regardée comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Quant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L.422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "étudiant" d'une durée inférieure ou égale à un an. () ".

6. Pour rejeter la demande de titre de séjour de Mme C sur le fondement de l'article L.422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Val-d'Oise a relevé qu'elle n'avait obtenu aucun résultat probant dans ses études depuis son arrivée en France, ne démontrait pas de progression et de sérieux, et que son inscription à une formation d'aide-soignante pour 2024 constituait un changement d'orientation dépourvu de cohérence au regard de son cursus initial. Toutefois, il résulte de l'instruction que Mme C, qui s'est réorientée après une année en brevet de technicien supérieur et a validé sa première année de licence de géographie à l'issue de l'année scolaire 2020-2021, a dû interrompre ses études de deuxième année de licence de géographie en raison de la naissance de son fils A, le 22 juin 2022 à la fin de l'année scolaire, et que, si elle n'a pas validé sa licence de géographie l'année suivante, elle démontre avoir suivi les cours avec assiduité tout au long de l'année et s'être présentée aux examens des premier et second trimestres, validant deux unités d'enseignement et démontrant ainsi son sérieux. A la date de la décision attaquée, Mme C, qui, compte tenu des difficultés qu'elle a rencontrées dans les examens en licence alors même qu'elle a été assidue et sérieuse, a fait le choix de s'orienter sur des études plus courtes et plus à sa portée, en passant en novembre 2022 la sélection pour l'accès à la formation d'aide-soignante, a entamé cette formation, après avoir obtenu une bourse régionale pour cette année d'études. A cet égard, Mme C, qui produit une attestation d'assiduité en date du 30 mai 2024, démontre, par des évaluations de stage très élogieuses faisant état " d'une élève très motivée, ponctuelle, assidue et intéressée ", d'une " excellente stagiaire, dégourdie et disponible ", et par les notes très satisfaisantes qu'elle a obtenues jusqu'à présent au sein de l'institut de formation d'aide-soignant, qu'elle poursuite avec succès les études qu'elle a entreprises à l'issue de sa réorientation. Au vu de ces éléments et des circonstances particulières de l'espèce, et quand bien même Mme C n'a pas validé sa deuxième année de licence de géographie et a fait le choix d'une réorientation dans les métiers de la santé, le moyen tiré de ce que la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour a été prise en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L.422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité.

7. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 28 mai 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme C, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi () ".

9. Il résulte de ces dispositions que la requête en annulation formée par Mme C, le 26 juillet 2024, a eu pour effet de suspendre l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Dès lors, les conclusions de la requête de Mme C tendant à la suspension de l'exécution de cette décision sont irrecevables et ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".

11. La suspension prononcée implique que le préfet du Val-d'Oise réexamine la demande de Mme C et lui délivre durant le temps de ce réexamen, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour, valable jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond ou jusqu'à l'adoption d'une nouvelle décision sur son droit au séjour.

Sur les frais liés au litige :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre la somme de 1 000 euros à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 28 mai 2024 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé à Mme C le renouvellement de son titre de séjour est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de réexaminer la demande de renouvellement de titre de séjour de Mme C et de lui délivrer durant le temps de l'examen, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond ou jusqu'à l'adoption d'une nouvelle décision sur son droit au séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C la somme de 1 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête de Mme C sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C et au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer.

Copie en sera adressée au Préfet du Val-d'Oise.

Fait à Cergy, le 19 août 2024.

La juge des référés,

signé

C. Cordary

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.