Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2410885

jeudi 1 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2410885
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A pour contester une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance prise à son encontre par le ministre de l'intérieur le 9 juillet 2024. Cette mesure, fondée sur les articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, lui imposait des restrictions de déplacement et une obligation de présentation quotidienne. Le juge des référés a rejeté la requête, estimant que les conditions d'urgence et d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale n'étaient pas réunies.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 29 juillet et 1er août 2024, Mme B A, représentée par Me Noel, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la levée des mesures individuelles de contrôle et de surveillance prises à son encontre par l'arrêté du 9 juillet 2024 du ministre de l'intérieur et des outre-mer, notifié le 12 juillet suivant ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros au titre de l'article

L.761-1 code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, dès lors qu'elle fait l'objet d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ; à cet égard, le ministre ne combat pas utilement cette présomption en se bornant à faire état des considérations générales sur la situation sécuritaire actuelle ;

- l'arrêté contesté porte une atteinte grave à plusieurs libertés, notamment à sa liberté d'aller et venir, sa liberté d'exercice professionnel, son droit au travail et à sa vie privée ;

- cet arrêté est manifestement illégal, dès lors qu'il méconnait les dispositions des articles L. 228-1 et L.228-2 du code de la sécurité intérieure en ce qu'il ne repose sur aucune base factuelle établie et probante.

Par un mémoire, enregistré le 31 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la demande ne présente pas de caractère urgent et que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. X, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique du 1er août 2024 à 13 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Y, greffier d'audience :

- le rapport de M. X, juge des référés ;

- les observations de Me Noel, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté en date du 9 juillet 2024, notifié le 12 juillet suivant, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, à l'encontre de Mme A, ressortissante algérienne née le 9 février 1994, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, lui interdisant de se déplacer, sauf autorisation écrite, en dehors du territoire de Clamart (92) et de paraître, le 24 juillet 2024, au sein d'un périmètre précisément délimité au sein de cette commune. Ce même arrêté impose à l'intéressée de se présenter une fois par jour de police de Clamart à 8 h 00, auprès duquel elle doit confirmer et justifier son lieu d'habitation. Enfin, Mme A a l'obligation de déclarer et de justifier immédiatement tout changement de lieu Par la présente requête Mme A demande au tribunal de lever l'ensemble de ces mesures.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République de Paris et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ;/ 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ;/ 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation./Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies () / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, à compter de la notification de la décision ou à compter de la notification de chaque renouvellement, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Ces recours s'exercent sans préjudice des procédures prévues aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du code de justice administrative.".

4. La condition d'urgence posée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce. En particulier, le requérant qui saisit le juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit justifier des circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure de la nature de celles qui peuvent être ordonnées sur le fondement de cet article. La circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale, portée par une mesure administrative, serait avérée n'est pas de nature à caractériser, à elle seule, l'existence d'une situation d'urgence au sens de cet article.

5. Eu égard à son objet et à ses effets, notamment aux restrictions apportées à la liberté d'aller et venir, une décision prise par l'autorité administrative en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, porte, en principe et par elle-même, sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de cette personne, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, puisse prononcer dans de très brefs délais, si les autres conditions posées par cet article sont remplies, une mesure provisoire et conservatoire de sauvegarde.

6. En l'espèce, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que s'il existe en France depuis plusieurs années une menace terroriste importante, cette menace s'est accrue de manière significative ces derniers mois avec l'éclatement du conflit israélo-palestinien en octobre 2023, comme en témoignent, en particulier, les derniers attentats survenus en France à la fin de l'année 2023 ainsi que les récentes interpellations réalisées par les services spécialisés qui sont parvenus à déjouer d'autres attaques, notamment deux projets d'attentat d'inspiration islamiste visant les Jeux olympiques à Saint-Etienne et à Ivry-sur-Seine. Cette menace se trouve ainsi encore majorée au moment où la France accueille les Jeux olympiques et paralympiques à Paris pendant l'été 2024, manifestation qui, réunissant de nombreuses délégations étrangères dont des chefs d'Etat et personnalités politiques et donnant lieu à de multiples rassemblements, présente le caractère d'un évènement international hors norme, aux enjeux de sécurité inédits, mobilisant des forces de police considérables, et constitue une cible que plusieurs campagnes menées par l'Etat islamique ont appelé à viser. Ces éléments permettent ainsi de caractériser des circonstances particulières justifiant que soit remise en cause la présomption d'urgence qui existe, en principe, en cas de décision prise sur le fondement des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure.

7. Mme A se borne à faire valoir qu'ayant bénéficié d'un certificat de résidence de dix ans en cours de renouvellement, la mesure litigieuse l'empêche de répondre aux offres d'emploi situées hors de sa commune de résidence. Toutefois, si elle est inscrite à France Travail depuis le 27 juin 2024, elle ne justifie pas d'une recherche active d'emploi. En tout état de cause, il lui est loisible de solliciter la délivrance de sauf-conduits en fonction des impératifs qu'une telle recherche impliquerait. Par ailleurs, Mme A a formé la présente demande plus de quinze jours après la notification de l'arrêté contesté et n'a à ce jour, introduit aucune requête en annulation de cet arrêté contesté ce qui lui aurait permis d'obtenir une décision au fond à bref délai. Dans ces circonstances, compte tenu tant de la situation de la requérante que de l'intérêt de l'ordre public et alors que la condition d'urgence doit s'apprécier objectivement et globalement, en tenant compte de l'ensemble des intérêts en présence, la condition d'urgence posée par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative n'est pas satisfaite en l'espèce.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A ne peut qu'être rejetée en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Cergy-Pontoise, le 1er août 2024.

Le juge des référés

Signé

C. X

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.0