Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2411247
mercredi 14 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2411247 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Formation à 3 juges des référés |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. C E, représenté par Me Kontogiannis, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 19 juillet 2024, modifié par un arrêté en date du 31 juillet 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'arrêté est insuffisamment motivé ;
- l'arrêté méconnait les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ;
- l'arrêté attaqué porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ;
- l'arrêté attaqué porte atteinte à la liberté d'entreprendre ;
- l'arrêté attaqué porte atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés dans la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 août 2024 :
- le rapport de Mme X, présidente-rapporteur,
- les conclusions de Mme Y, rapporteure publique,
- et les observations de Me Kontogiannis représentant M. E, présent.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté en date du 19 juillet 2024, modifié le 31 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, pris à l'encontre de M. C E, ressortissant français né le 10 septembre 1985, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance aux termes de laquelle, il a, notamment, interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) à l'exception de ses déplacements pour se rendre sur son lieu d'emploi à l'Hay-les-Roses (94) au 20 rue des Marronniers, les lundis, mercredis, jeudis, samedis et dimanches de 7 heures 30 à 15 heures 30 pendant une durée de trois mois et doit, pendant la même durée, se présenter une fois par jour, à 19 heures, au commissariat de police de Gennevilliers, à l'exception du vendredi 24 juillet 2024 où il devait se présenter à 21 heures à ce même commissariat. M. E demande au tribunal l'annulation cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la légalité externe :
2. L'arrêté du 19 juillet 2024 vise les articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, rappelle la teneur des dispositions des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure dont il fait application, et énonce avec précision les motifs de fait qui ont conduit le ministre à estimer que les conditions prévues par l'article L. 228-1 de ce code étaient remplies pour prononcer une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance à l'encontre de M. E. Il comporte ainsi l'énoncé des éléments de droit et de fait qui le fondent. Par ailleurs, l'arrêté du 31 juillet 2024 vise les textes dont il fait application, se réfère expressément à l'arrêté du 19 juillet 2024 et indique de manière précise les modifications apportées à ce premier arrêté et les motifs justifiant ces modifications. Par suite, ces arrêtés, qui comportent les motifs de fait et de droit qui en sont le fondement, sont suffisamment motivés.
En ce qui concerne la légalité interne :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République de Paris et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation./Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies () / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, à compter de la notification de la décision ou à compter de la notification de chaque renouvellement, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. () Ces recours s'exercent sans préjudice des procédures prévues aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du code de justice administrative. ".
4. Il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
5. Si M. E soutient que les conditions posées par l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ne seraient pas réunies dès lors qu'il ne représenterait aucune menace pour l'ordre public et qu'il n'aurait aucune relation, ni n'apporterait aucun soutien à des thèses terroristes ou à des personnes facilitant ou ayant participé à des actes de cette nature, il ressort toutefois des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision attaquée ainsi que de ceux de l'ordonnance du 19 janvier 2024 du juge des libertés et de la détention du Tribunal judiciaire de Paris autorisant la visite domiciliaire qui s'est tenue chez l'intéressé le 26 janvier 2024, que M. E est marié religieusement à Mme F B, veuve du terroriste Chérif Kouachi, co-auteur de l'attentat perpétré contre le journal Charlie Hebdo en janvier 2015 et qui avait auparavant été mis en cause dans le cadre de l'affaire des " Filières des Buttes Chaumont ". Mme B est elle-même la sœur de M. D B, condamné en 2019 à une peine de neuf ans d'emprisonnement pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme après avoir tenté de rejoindre les rangs d'une organisation terroriste en Syrie. M. E exerce par ailleurs une activité professionnelle de chauffeur livreur dans un commerce de grossiste de denrées hallal signalé pour les nombreux délinquants récidivistes et personnes connues pour leur radicalisation et leurs relations avec la mouvance salafiste qu'il emploie. Or, l'exactitude matérielle de ces faits n'est pas contestée par le requérant. Si M. E soutient que lui-même, non plus que son épouse, n'aurait, à ce jour, fait l'objet de condamnation pénale ou ne serait en lien avec une organisation terroriste, il résulte des termes de l'ordonnance du juge des libertés et de la détention sus-évoquée que le comportement du couple rappelle celui des acteurs de la menace terroriste endogène qui constituent actuellement la première source de menace sur le territoire national et qui, inspirés par la propagande des organisations terroristes, ne sont toutefois généralement pas en lien avec elles. En outre, si le requérant rappelle que la visite domiciliaire qui s'est tenue à son domicile le 26 janvier 2024, et qui a permis l'exploitation de son ordinateur portable ainsi que des téléphones du couple, n'a pas révélé d'élément de dangerosité, il demeure que l'entourage du requérant est composé de personnes radicalisées et donc l'expose directement à des discours de haine, susceptibles de faire l'apologie d'actes de terrorisme voire pouvant inciter à cette forme de violence.
6. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard à l'environnement tant familial que professionnel de M. E, qui, ainsi qu'il a été rappelé, au-delà de personnes radicalisées, comprend également des proches d'individus déjà condamnés pour leur participation à la préparation d'un acte de terrorisme, et, plus encore, d'un terroriste auteur d'un attentat commis sur le territoire national, et au vu du contexte de menace terroriste élevée, liée notamment aux événements du Proche-Orient ainsi qu'à la tenue des Jeux olympiques et paralympiques, le ministre de l'intérieur a pu, sans erreur d'appréciation, estimer qu'existaient des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. E constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et que l'intéressé, qui ne montre aucun signe de distanciation vis-à-vis de l'idéologie radicale pro-djihadiste, pouvait être regardé comme adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. M. E soutient que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale dès lors qu'il ne lui permet pas de rendre visite à ses parents qui sont âgés et d'une santé fragile et auxquels il apporte une aide régulière dans les gestes de la vie courante. Toutefois, M. E, qui n'apporte aucun document à l'appui de ses allégations en dehors des documents d'identité de ses parents, ne justifie pas de la fragilité de leur état de santé, non plus que des besoins en aide quotidienne ou même hebdomadaire de ces derniers. Le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté porterait une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale méconnaissant ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.
9. En troisième lieu, M. E soutient que la décision attaquée porterait à sa liberté d'entreprendre une atteinte excessive dès lors qu'elle ne lui permet pas d'exercer son activité professionnelle. Il ressort toutefois des termes de l'article 1er de la décision attaquée tel que modifié par l'arrêté du 31 juillet 2024, que M. E a interdiction de se déplacer sans autorisation préalable hors du territoire de la commune de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) à l'exception de ses déplacements pour se rendre sur son lieu d'emploi à l'Hay-les-Roses (94) au 20 rue des Marronniers, les lundis, mercredis, jeudis, samedis et dimanches de 7 heures 30 à 15 heures 30. Il n'est pas contesté que ces exceptions ont pour objet de permettre à l'intéressé de continuer à travailler, son employeur ayant accepté de transformer son activité de chauffeur livreur en activité de manutentionnaire sur site après l'intervention et le temps de l'application de la mesure de police attaquée. Si M. E soutient que la décision en litige ne lui permettrait cependant pas, malgré les aménagements qu'elle prévoit, d'exercer son activité professionnelle dès lors que les horaires qu'elle indique ne tiendraient pas compte de ses temps de trajet vers et depuis son lieu de travail, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que ces horaires seraient impératifs ou ne pourraient être aménagés, à tout le moins, le temps de l'application de la mesure de police attaquée. Le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige porterait une atteinte excessive à la liberté d'entreprendre de M. E peut donc être écarté.
10. En dernier lieu, eu égard à la durée et à la portée de l'arrêté contesté tel qu'amendé par l'arrêté du 31 juillet 2024 qui permet donc à M. E de se rendre à son lieu de travail cinq jours dans la semaine, et compte tenu de l'ensemble des circonstances rappelées au point 6, cet arrêté ne peut être regardé comme portant une atteinte excessive et manifestement illégale à la liberté d'aller et de venir de M. E.
Sur les frais liés au litige :
11. L'État n'étant pas, dans la présente instance, la partie perdante, les conclusions présentées par M. E au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens ne peuvent qu'être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 13 août 2024, à laquelle siégeaient :
Mme X, présidente,
Mme Y, première conseillère,
Mme Z, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2024.
La présidente-rapporteur,
Signé
Mme X
L'assesseure la plus ancienne,
Signé
Mme YLa greffière,
Signé
Mme A
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.