Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412000

vendredi 6 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2412000
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a été saisi par Mme B A d’une demande de suspension de l’exécution d’un arrêté d’expulsion du 3 juillet 2024 et d’un arrêté d’assignation à résidence du 19 juillet 2024, pris par le préfet des Hauts-de-Seine. La requérante invoquait notamment l’urgence, l’incompétence de l’auteur de l’acte, un défaut de motivation, une erreur de fait et de droit, ainsi que la méconnaissance des articles L. 631-1 et L. 631-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et de l’article 3-1 de la Convention internationale des droits de l’enfant. Le tribunal a rejeté la requête, considérant qu’aucun des moyens soulevés n’était de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 19 et 30 août 2024, Mme B A, représentée par Me Vitel, demande au juge des référés, statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son expulsion du territoire français, et de l'arrêté du 19 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'il existe une présomption d'urgence en matière d'expulsion ; qu'en outre, elle est mère d'un enfant de deux ans et demi dont elle assure la subsistance en exerçant sa profession d'entrepreneuse, et qu'elle effectue son suivi médical sur le territoire français ; qu'enfin, la décision d'expulsion la place en situation irrégulière, alors qu'elle réside régulièrement sur le territoire français depuis plus de quatorze ans ;

- les moyens suivants sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision d'expulsion attaquée :

* l'arrêté d'expulsion a été pris par une autorité incompétente, en ce que d'une part, seul le ministre de l'intérieur et des outre-mer est compétent pour prendre un arrêté d'expulsion sur le fondement de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et que d'autre part, le signataire de l'arrêté ne dispose pas d'une délégation de signature régulière ;

* l'arrêté est insuffisamment motivé, révélant un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation, en ce que le préfet des Hauts-de-Seine n'a pris en compte ni son insertion professionnelle, ni l'intérêt de son enfant, et n'a pas examiné le caractère grave et actuel de la menace à l'ordre public que sa présence en France représenterait ;

* le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur de fait en qualifiant de " défavorable " l'avis de la commission d'expulsion ;

* le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée par la condamnation pénale dont elle a fait l'objet ;

* le préfet des Hauts-de-Seine a méconnu les dispositions des articles L. 631-1 et L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce qu'elle ne constitue pas une menace grave et actuelle pour l'ordre public ;

* le préfet des Hauts-de-Seine a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* le préfet des Hauts-de-Seine a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'arrêté portant assignation à résidence sera suspendu par voie de conséquence de la suspension de l'arrêté d'expulsion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de sa décision.

Par un courrier du 5 septembre 2024, les parties ont été informées que l'ordonnance était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions fondées sur l'article L. 521-1 du code de justice administrative, à fin de suspension de l'arrêté du 19 juillet 2024 portant assignation à résidence en l'absence de de requête distincte à fin d'annulation dirigée contre cette décision.

Vu :

- la requête n° 2411967, enregistrée le 16 août 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de l'arrêté attaqué du 3 juillet 2024 ;

- la requête n° 2411924, enregistrée le 16 août 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de l'arrêté attaqué du 19 juillet 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Richard, première conseillère, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 5 septembre 2024 à 14 heures 30 :

- le rapport de Mme Richard, juge des référés, qui a informé les parties de ce que l'ordonnance était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions fondées sur l'article L. 521-1 du code de justice administrative, à fin de suspension de l'arrêté du 19 juillet 2024 portant assignation à résidence en l'absence de tout moyen soulevé contre la décision attaquée ;

- les observations de Me De Grazia, substituant Me Vitel, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et soutient en outre qu'il existe un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du 19 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a assigné Mme A à résidence au regard de l'exception d'illégalité de l'arrêté d'expulsion sur lequel elle est fondée et dès lors qu'il porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et qu'il est entaché d'une erreur d'appréciation quant au risque de fuite de Mme A compte-tenu de ses garanties de représentation.

Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante chinoise née le 24 mai 1990, est entrée sur le territoire français le 5 septembre 2010 munie d'un visa long séjour " étudiant " et y réside régulièrement depuis lors sous couvert de titres de séjour portant la mention " étudiant " puis, à compter du 16 août 2018, de titres de séjour portant la mention " entrepreneur / profession libérale ". Par un jugement du 8 décembre 2020, Mme A a été condamnée par le tribunal correctionnel de Nancy à une peine d'un an d'emprisonnement avec sursis total pour des faits de complicité de proxénétisme aggravé en raisin de la pluralité de victimes. Le 14 février 2024, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour " entrepreneur / profession libérale ". Par un arrêté du 3 juillet 2024, notifié le 9 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé le renouvellement du titre de séjour de Mme A et prononcé son expulsion du territoire français et, par un arrêté du 19 juillet 2024, notifié le 9 août 2024, il a assigné à résidence l'intéressée pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois. Mme A demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions aux fins de suspension de l'exécution des décisions attaquées :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'arrêté du 3 juillet 2024 portant expulsion du territoire français :

S'agissant de l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés statue.

4. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français, porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de cette décision.

5. Mme A fait l'objet d'un arrêté d'expulsion du territoire français pris à son encontre, le 3 juillet 2024, par le préfet des Hauts-de-Seine. Ce dernier, dans ses observations en défense, ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant d'établir que cet arrêté ne porterait pas une atteinte grave et immédiate à la situation de l'intéressée. Par suite, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

S'agissant de l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté portant expulsion :

6. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en l'absence de menace grave à l'ordre public que représenterait la présence de Mme A sur le territoire français est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué

7. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné son expulsion du territoire français.

En ce qui concerne l'arrêté du 19 juillet 2024 portant assignation à résidence :

S'agissant de l'urgence :

8. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

9. Eu égard à l'objet et aux effets de la mesure d'assignation à résidence contestée, notamment à l'ampleur des restrictions apportées à la liberté d'aller et venir de Mme A et aux répercussions sur sa situation personnelle, familiale et professionnelle, et dès lors que, dans ses observations en défense, le préfet des Hauts-de-Seine ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant d'établir que cet arrêté ne porterait pas une atteinte grave et immédiate à la situation de l'intéressée, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

S'agissant de l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

10. Le moyen tiré de ce que la mesure d'assignation à résidence aurait été prise en application d'un arrêté d'expulsion entaché d'illégalité, est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 19 juillet 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assignée à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard aux motifs de la présente ordonnance, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de munir Mme A d'une autorisation provisoire de séjour dans l'attente des jugements qui seront rendus sur le fond.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 3 juillet 2024 prononçant l'expulsion du territoire français de Mme A et du 19 juillet 2024 l'assignant à résidence, est suspendue jusqu'à l'intervention du jugement au fond.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à Mme A une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à Mme A au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Fait à Cergy, le 6 septembre 2024.

La juge des référés,

signé

A. Richard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.