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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2412033

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412033

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2412033
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET DAMY RAYNAL HERVE-LANCIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 août 2024, M. A B demande au Tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 août 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

M. B soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et communique les pièces du dossier de M. B.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Prost, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile prises en application des dispositions des articles L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Prost ;

- les observations de Me Hervé, avocate désignée d'office, représentant M. B, qui soulève deux nouveaux moyens tirés de la méconnaissance de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et de l'erreur manifeste d'appréciation ; et les observations de M. B, assisté d'un interprète en langue soninké.

Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant mauritanien né le 31 décembre 2005, a demandé l'asile en France le 5 juin 2024. Concomitamment à l'introduction de sa demande d'asile, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé que les empreintes de l'intéressé avaient été précédemment relevées par les autorités espagnoles. Une demande de reprise en charge a, par conséquent, été adressée à ces autorités, le 7 juin 2024. Les autorités espagnoles ont implicitement donné leur accord, le 7 août 2024. Aussi, par un arrêté en date du 14 août 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile. M. B demande au Tribunal, par la présente requête, d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Par arrêté n° 2024-31 du 2 juillet 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine du même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a donné délégation à Mme C E, responsable de la section chargée de la procédure Dublin et du suivi des déboutés du droit d'asile de la préfecture, à l'effet de signer notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque ainsi en fait et doit, par suite, être écarté.

5. Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous hypothèse, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

6. Il ressort des pièces du dossier que les brochures dites " A " et " B ", intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations devant être communiquées en vertu des dispositions précitées, ont été remises à M. B le 22 avril 2024, en langue soninké, langue comprise par l'intéressé, comme en atteste sa signature apposée sur la première page de chacune des brochures. Il ressort, en outre, des pièces du dossier que ces brochures lui ont été communiquées dès l'enregistrement de sa demande de protection internationale en France, soit en temps utile avant l'intervention de la décision de transfert litigieuse. Enfin, M. B a certifié sur l'honneur avoir reçu l'information sur les règlements communautaires au cours de l'entretien qui lui a été accordé le même jour en préfecture. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 précité du règlement n° 604/2013 ne peut donc qu'être écarté.

7. Aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié d'un entretien individuel, réalisé à la préfecture des Hauts-de-Seine, le 5 juin 2024. Au cours de cet entretien, le requérant a bénéficié de l'assistance d'un interprète en langue soninké de la société AFTCOM, organisme agréé. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que cet entretien individuel n'aurait pas eu lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité, ni que la durée de cet entretien n'aura pas permis à l'intéressé de faire état de ses observations sur sa situation. Figurent sur le compte-rendu d'entretien le nom de l'agent qui en avait la charge ainsi que le cachet de la préfecture qui produit par ailleurs une attestation permettant de confirmer la qualité de l'agent comme attaché au service de l'asile. La circonstance de ce que l'agent, au demeurant lui-même qualifié, ayant missionné la société d'interprétariat ne soit pas celui qui a mené l'entretien n'est pas de nature à établir que l'entretien aurait été mené par un agent non-qualifié. Par suite, l'ensemble de ces éléments permettent de considérer que le requérant a pu bénéficier d'un entretien par un agent qualifié. Le requérant ne fait état d'aucun élément permettant de remettre en cause les mentions du résumé de l'entretien selon lesquelles cet entretien a été mené par un agent qualifié en vertu du droit national. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 précité du règlement n° 604/2013 doit être écarté.

9. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Si M. B fait valoir qu'il a un frère ainé qui vit régulièrement en France, cette seule circonstance ne saurait révéler une atteinte à sa vie privée et familiale, dès lors qu'il est constant qu'il est arrivé très récemment en France, qu'il est célibataire et sans enfant à charge et ne produit aucune observation quant à la nature des liens qu'il entretenait avec son frère résidant en France. Par suite, le préfet des Hauts-de-Seine ne saurait être regardé comme ayant porté une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée familiale, au regard du but poursuivi par la décision en litige.

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. La décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de l'éloigner vers son pays d'origine, mais seulement de prononcer son transfert aux autorités espagnoles chargées de l'examen de sa demande de protection internationale. En l'espèce, le requérant n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il ferait l'objet d'une décision d'éloignement du territoire espagnol définitive ou insusceptible de recours, ni que l'Espagne serait susceptible d'exécuter une mesure de renvoi sans évaluer préalablement les risques auxquels il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine. Au demeurant, il ressort de ses observations à l'audience que M. B a quitté son pays d'origine car il n'avait pas de travail et " aucun avenir " en Mauritanie. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". La faculté ainsi laissée à chaque Etat membre, par ces dispositions, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

14. M. B soutient que le préfet des Hauts-de-Seine aurait dû décider d'examiner de manière discrétionnaire sa demande d'asile, dès lors qu'il démontre être isolé en Espagne, qu'il possède un frère ainé en situation régulière sur le territoire français et qu'il est hébergé chez son oncle. Toutefois, le règlement du 26 juin 2013 qui a pour objet de garantir aux ressortissants étrangers un examen circonstancié de leur demande d'asile, ne leur permet toutefois pas de choisir, parmi les Etats membres, celui qui sera responsable de cet examen. Ainsi, les éléments délivrés par l'intéressé ne sauraient être regardés comme susceptible de déroger au critère de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Dans ces conditions, le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement n° 604/2013.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Copie pour information en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 10 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

F.-X. Prost Le greffier,

signé

M. D La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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