Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412260

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2412260
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision du 19 août 2024 par laquelle l'OFII refusait d'accorder les conditions matérielles d'accueil à l'enfant mineure de Mme D. Le tribunal a jugé que l'administration avait commis une erreur de droit en appliquant le délai de quatre-vingt-dix jours prévu à l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la demande d'asile de la mère avait été déposée avant la naissance de l'enfant. Il a également relevé un défaut d'examen de la vulnérabilité de la requérante, en méconnaissance des articles L. 522-1 et L. 522-3 du même code.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 25 août 2024 et les 6 et 11 septembre 2024, Mme A D, agissant en qualité de représentante légale de sa fille mineure, C D, représentée par Me Boiardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 août 2024 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé d'accorder à Mme C D le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre au directeur territorial de l'OFII de rétablir, à titre rétroactif, les conditions matérielles d'accueil de Mme C D ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Si elle était admise à l'aide juridictionnelle, cette somme serait versée à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier et l'OFII n'a pas examiné sa vulnérabilité ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle est fondée sur la circonstance inexacte que sa demande d'asile serait tardive et qu'elle ne justifierait d'aucun motif légitime ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle est fondée sur la circonstance inexacte qu'elle ne serait pas une personne vulnérable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Ouillon, vice-président, en application des articles L. 551-1 et L. 921-1 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de M. Ouillon, magistrat désigné.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante ivoirienne née le 11 novembre 2004, est entrée en France à la fin de l'année 2023 où elle a présenté le 29 novembre 2023 une demande d'asile auprès de la préfecture de Créteil, qui l'a orientée en procédure " Dublin ". Le même jour, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a accordé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Le 19 août 2024, la demande d'asile de Mme D a été enregistrée en procédure normale. Le même jour, a été enregistrée la demande d'asile présentée pour le compte de la fille de Mme D, prénommée C, née le 18 mars 2024. Par une décision du 19 août 2024, le directeur territorial de l'OFII a refusé d'accorder à la fille de Mme D le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au motif que l'asile pour le compte de sa fille n'avait pas été sollicité, sans motif légitime, dans le délai de quatre-vingt-dix jours suivant sa naissance en France. Mme D demande au tribunal l'annulation de cette décision du 19 août 2024.

2. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. / Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. / Lors de l'entretien personnel, le demandeur est informé de sa possibilité de bénéficier de l'examen de santé gratuit prévu à l'article L. 321-3 du code de la sécurité sociale ". Aux termes de l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ". Aux termes de l'article L. 531-27 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : / () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; () ". L'article D. 551-17 du même code dispose que : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite et motivée. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée. Elle prend effet à compter de sa signature. ".

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision en litige vise les textes dont elle fait application et en particulier les articles L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose, avec suffisamment de précision, le motif retenu pour refuser les conditions matérielles d'accueil opposé à l'enfant de la requérante et tiré de ce que l'intéressée a sollicité l'asile au nom de sa fille mineure au-delà du délai de quatre-vingt-dix jours prévu au 3° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile suivant sa naissance, sans motif légitime. Par suite, la décision attaquée, qui comporte les considérations de fait et de droit qui en constitue le fondement et alors même qu'elle ne se réfère pas à l'appréciation de la vulnérabilité du demandeur, est suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce que soutient la requérante, l'OFII a évalué la vulnérabilité de son enfant mineur, lors d'un entretien intervenu le 19 août 2024, antérieurement à la décision attaquée. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que cette décision aurait été prise en méconnaissance des dispositions précitées des articles L. 522-1, L. 522-3, R. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision contestée, ni d'aucune autre pièce du dossier que le directeur territorial de l'OFII n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle et familiale de la fille de Mme D, notamment au regard de sa vulnérabilité, avant de prendre la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier ne peut qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, si l'OFII indique, dans la décision attaquée, que la demande d'asile présentée par Mme D pour le compte de sa fille a été enregistrée plus de quatre-vingt-dix jours après l'entrée en France de cette dernière alors que son enfant est né sur le territoire national, il ressort des mentions de cette même décision que l'Office a bien retenu, pour apprécier le respect de ce délai de quatre-vingt-dix jours, la date de naissance de sa fille, soit le 18 mars 2024. Ainsi, l'OFII, qui doit être regardé comme ayant considéré que la demande d'asile en cause a été enregistrée plus de quatre-vingt-dix jours après la naissance de la fille de Mme D, sans motif légitime, n'a commis ni erreur de droit ni erreur de fait pour le calcul du délai mentionné prévu au 3° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile présentée par Mme D pour le compte de sa fille a été enregistrée le 19 août 2024, soit plus de quatre-vingt-dix jours après sa naissance, le 18 mars 2024. Si Mme D soutient qu'elle a effectué des démarches, dans le délai de quatre-vingt-dix jours suivant la naissance de sa fille, pour faire enregistrer une demande d'asile au nom de cette dernière mais que ces démarches n'ont pu aboutir en raison des informations erronées qui lui ont été délivrées tant auprès de la Coordination de l'accueil des familles demandeuses d'asile le 17 mai 2024 que des service de la préfecture de Créteil le 4 juin 2024, tenant à ce qu'elle ne pouvait pas présenter de demande d'asile au nom de sa fille dès lors que sa propre demande d'asile était orientée en procédure dite " Dublin ", elle n'en justifie pas, en produisant seulement les convocations auprès de ces structures. Ainsi, Mme D n'établit pas qu'elle aurait été empêchée, en raison d'informations erronées, de déposer une demande d'asile au nom de sa fille dans les quatre-vingt-dix jours suivant la naissance de cette dernière. Par conséquent, en l'absence de motif légitime, Mme D se trouvait dans un des cas où, en application des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'OFII pouvait, sans commettre d'erreurs de droit ou de fait, ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, lui refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

8. En sixième lieu, si Mme D soutient que sa fille se trouve en situation de vulnérabilité, il ressort des pièces du dossier que la requérante bénéfice des conditions matérielles d'accueil est ainsi hébergée, avec sa fille, dans un centre d'hébergement de l'association " La Nouvelle étoile ". Elle bénéficie également de l'allocation pour demandeur d'asile dont le montant a été déterminé en tenant compte de la composition de sa famille et notamment de sa fille mineur, C, à charge, comme il ressort de l'attestation de versement de l'allocation pour demandeur d'asile produite par l'OFII en défense. En application des dispositions de l'article D. 553-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lorsqu'un même foyer compte plusieurs demandeurs d'asile, une seule allocation peut être versée au foyer, même si plusieurs demandes d'allocation sont déposées. La requérante n'établit pas que le montant de l'allocation qui lui est allouée serait inférieur à celui auquel elle peut prétendre en application du barème mentionné à l'annexe 8 au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La requérante ne fait pas état que sa fille, C, connaitrait des problèmes de santé. Si Mme D se prévaut de sa situation de mère isolée d'une enfant mineure, il est rappelé que l'intéressée s'est vue accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Dans ces conditions, Mme D n'est pas fondée à soutenir que l'OFII aurait entaché sa décision d'une erreur de fait ou d'une erreur manifeste d'appréciation en considérant qu'aucune circonstance liée à la vulnérabilité de l'enfant, C, aurait dû le conduire à faire droit à la demande présentée au nom de cette dernière en dépit du caractère tardif de sa demande d'asile.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 19 août 2024. Par suite, les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D doivent être rejetées ainsi que ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié Mme A D et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

S. Ouillon

La greffière,

signé

M. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.