Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412417

lundi 16 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2412417
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a examiné le recours pour excès de pouvoir de M. B A, ressortissant marocain, contre les arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 31 juillet 2024 refusant son titre de séjour et ordonnant son éloignement. Le requérant invoquait notamment la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, ainsi que des vices de procédure. La juridiction a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, confirmant la légalité des décisions préfectorales fondées sur les articles L. 412-5, L. 612-2, L. 612-6, L. 612-10 et L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 août et 10 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Berdugo, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 31 juillet 2024 par lesquels le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, en l'informant qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant des décisions portant refus de séjour et portant obligation de quitter le territoire français :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure tiré de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'autorité de la chose jugée ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sont entachées d'une erreur d'appréciation ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elles méconnaissent l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant assignation à résidence :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est disproportionnée et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au renvoi devant une formation collégiale de la contestation de la décision de refus de séjour et au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- le décret n° 2024-799 du 2 juillet 2024 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grenier, première vice-présidente, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 septembre 2024 :

- le rapport de Mme Grenier, magistrate désignée ;

- les observations de Me Sauvadet, substituant Me Berdugo, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. A ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain né le 8 février 1993, est entré sur le territoire français en septembre 2000, à l'âge de sept ans et a bénéficié à partir de 2011 de titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dont le dernier expirait le 7 octobre 2019. Le 17 décembre 2019, il a sollicité auprès du préfet des Hauts-de-Seine le renouvellement de ce titre de séjour. Par un arrêté du 20 décembre 2022, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de faire droit à sa demande, a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a édicté à son encore une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Cet arrêté a été annulé par un arrêt n° 23VE01764 du 22 décembre 2023 de la cour administrative d'appel de Versailles, laquelle a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de l'intéressé. Par un arrêté du 31 juillet 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Par un second arrêté du même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a assigné M. A à résidence dans le département des Hauts-de-Seine pour une durée de quarante-cinq jours. M. A demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 614-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 614-1, lorsque l'étranger est assigné à résidence en application de l'article L. 731-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que la décision relative au séjour, la décision relative au délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent, le cas échéant, peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-1 (). ". Aux termes de l'article L. 732-8 de ce code : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée selon la procédure prévue à l'article L. 921-1. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. ". Aux termes de l'article L. 921-1 du même code : " Lorsqu'une disposition du présent code prévoit qu'une décision peut être contestée selon la procédure prévue au présent article, le tribunal administratif peut être saisi dans le délai de sept jours à compter de la notification de la décision. Sous réserve de l'article L. 921-4, il statue dans un délai de quinze jours à compter de l'introduction du recours. ". Aux termes de l'article L. 922-1 du même code : " Lorsque le recours relève du chapitre Ier du présent titre, l'affaire est jugée dans les conditions prévues au présent chapitre. / Il en est de même lorsque le recours relève de l'article L. 911-1 et que le délai de jugement est abrégé en application des troisième ou avant-dernier alinéas du même article L. 911-1. " Enfin, aux termes de l'article L. 922-2 du même code : " Le recours est jugé par le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres du tribunal (). ".

3. Le préfet des Hauts-de-Seine soutient qu'il appartient à une formation collégiale de statuer sur les conclusions de M. A dirigées contre la décision portant refus de titre de séjour. Toutefois, il résulte des termes mêmes de la décision portant assignation à résidence que M. A a été assigné à résidence en application du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, il résulte des dispositions précitées, applicables depuis l'entrée en vigueur de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration et du décret du 2 juillet 2024 pris pour l'application du titre VII de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, relatif à la simplification des règles du contentieux, qu'il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de statuer sur les conclusions dirigées contre les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour et portant assignation à résidence, ainsi que sur les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance s'y rapportant. Par suite, les conclusions présentées en défense par le préfet des Hauts-de-Seine tendant à renvoyer devant une formation collégiale les conclusions présentées par M. A à l'encontre de la décision portant refus de séjour doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle () ". Aux termes de l'article L. 423-7 du même code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". L'article L. 432-13 de ce code énonce que : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance () ".

5. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. A, le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé sur la circonstance que la présence de l'intéressé en France constituait une menace à l'ordre public, dès lors qu'il avait été condamné entre le 24 septembre 2014 et le 1er avril 2022 à 5 reprises, soit, le 24 septembre 2014, par le tribunal correctionnel de Nanterre à six mois d'emprisonnement avec sursis pour vol par ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé, le 18 août 2016 par le tribunal correctionnel de Versailles à six mois d'emprisonnement pour vol aggravé, le 16 mars 2021 par le tribunal de Nanterre à 600 euros d'amende pour inexécution d'un stage de sensibilisation à la sécurité routière prononcé à titre de peine, le 11 janvier 2022 par la chambre des appels correctionnels de la cour d'appel de Versailles à 50 jours-amende à 20 euros à titre principal pour transport, détention, offre ou cession et acquisition non autorisée de stupéfiants et le 1er avril 2022 par le tribunal correctionnel de Nanterre à 300 jours-amende à 15 euros à titre principal pour refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie et détention, acquisition, transport, offre ou cession non autorisée de stupéfiants. Le préfet a également relevé que l'intéressé était défavorablement connu des services de police.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A réside en France depuis l'année 2000, à l'âge de 7 ans et qu'il y a effectué sa scolarité. Il a obtenu une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " du 14 février 2011 au 7 octobre 2019, date d'expiration de son dernier récépissé. En outre, M. A vit avec une ressortissante française depuis l'année 2021, enceinte de leur deuxième enfant et avec laquelle il a eu un premier enfant de nationalité française, né le 9 novembre 2022. Il ressort des pièces du dossier et en particulier des factures produites, qu'il participe à l'éducation et à l'entretien de son premier enfant avec lequel il vit depuis la naissance de ce dernier. Il ressort également des pièces du dossier qu'il n'a pas commis d'infraction depuis la naissance de son premier enfant et a obtenu, le 19 juillet 2024, une attestation d'aptitude professionnelle de conducteur de taxi révélant sa volonté d'insertion professionnelle.

7. Dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard à l'ancienneté de la présence de l'intéressé en France ainsi qu'à la nature et à l'intensité des liens familiaux dont M. A dispose sur le territoire français, le préfet des Hauts-de-Seine, en s'abstenant de saisir la commission du titre de séjour avant de refuser un titre de séjour à M. A en qualité de parent d'enfant français, a entaché sa décision d'un vice de procédure. Ce vice a privé M. A d'une garantie. En outre, le préfet des Hauts-de-Seine, en estimant que les liens privés et familiaux de M. A en France ne pouvaient être regardés comme suffisamment anciens, intenses et stables, n'a pas procédé à un examen suffisant de la situation de M. A.

8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, la décision portant refus de titre de séjour attaquée doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Il y a également lieu d'annuler, par voie de conséquence, l'arrêté du 31 juillet 2024 du préfet des Hauts-de-Seine portant assignation à résidence de M. A.

Sur les conclusions à d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hauts de-Seine, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A, après avoir saisi la commission du titre de séjour dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A de la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 31 juillet 2024 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine ou à tout autre préfet territorialement compétent de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de procéder au réexamen de sa situation, après avoir saisi la commission du titre de séjour, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 16 septembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Grenier La greffière,

Signé

Z. Bouayyadi

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.