Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412478
mardi 8 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2412478 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 août 2024, Mme A B, représentée par Me Singh, demande à la juge des référés, statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision en date du 21 février 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de titre de séjour, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " vie privée et familiale " ou, à défaut, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler à temps plein, et de réexaminer sa situation, dans le délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ou à défaut, de lui verser directement cette somme si elle n'était pas admise au bénéfice de cette aide.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est présumée remplie dès lors qu'elle ne dispose plus de droit au séjour ce qui porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ; elle se retrouve privée d'emploi, sans ressource pour subvenir à ses besoins, ce qui créé une rupture dans son parcours professionnel et scolaire ; elle subit une atteinte grave à sa situation personnelle et familiale au regard de sa particulière vulnérabilité en raison de sa grossesse ; sa prise en charge par les services de protection de l'enfance prenant fin le 15 novembre 2024, elle se retrouvera sans hébergement, pour elle-même et son enfant à naître ;
- il existe plusieurs moyens de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est d'un entachée défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la présomption d'authenticité de ses documents d'état civil prévue à l'article 47 du code civil trouve à s'appliquer ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle.
La requête a été communiqué au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a pas produit d'observations en défense.
Vu :
- la décision du 6 mai 2024 par laquelle le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à Mme B ;
- la requête n° 2412477, enregistrée le 30 août 2024, par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Drevon-Coblence, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 18 septembre 2024 à 11 heures en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Drevon-Coblence, juge des référés ;
- les observations de Me Singh, représentant Mme B, qui précise ses moyens et conclusions.
Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante congolaise, née le 15 novembre 2004 à Kinshasa en République Démocratique du Congo, est entrée sur le territoire français le 19 septembre 2019. Elle a été prise en charge jusqu'à l'âge de 18 ans par les services de l'aide sociale à l'enfance du département des Hauts-de-Seine. Elle a présenté le 26 octobre 2023 une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté en date du 21 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté cette demande. Par la présente requête, Mme B demande à la juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision portant refus de titre de séjour.
Sur les conclusions tendant à la suspension de la décision portant refus de titre de séjour :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.
4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, dont le statut de mineure a été reconnu par une décision judiciaire du 22 avril 2021 ordonnant son placement à l'aide sociale à l'enfance des Hauts-de-Seine, a été prise en charge par ces services, a bénéficié d'une mesure d'accueil temporaire jeune majeur à compter du 16 novembre 2023 pour une durée d'un an, dans l'objectif de poursuivre, après son obtention en 2022 d'un certificat d'aptitude professionnelle spécialité commercialisation et services en hôtel-café-restaurant, son bac professionnel dans les métiers du service en salle en alternance et entamer les démarches pour s'orienter vers un logement autonome. Il ressort ainsi de ces pièces que l'intéressée présente une insertion particulière sur le territoire français du fait de ses études et de son entrée mineure. Il ressort en outre des pièces produites qu'elle présente une situation de particulière vulnérabilité du fait de sa grossesse et que la décision attaquée la prive de toute possibilité de poursuivre légalement son parcours d'insertion sociale et professionnelle en France. Dans ces conditions, Mme B justifie de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour elle de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de de la décision litigieuse. Il suit de là que la condition d'urgence posée à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. En l'état de l'instruction, eu égard à l'insertion particulière de Mme B dans la société française alors qu'il n'est pas contesté qu'elle ne dispose plus d'aucun lien avec sa mère restée dans son pays d'origine qui l'a abandonnée avant le décès de son père, les moyens tirés de ce que la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 811-2 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée sont propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.
6. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles les dispositions, rappelées au point 2, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent le prononcé d'une mesure de suspension sont réunies. Dès lors, il y a lieu de faire droit aux conclusions de Mme B aux fins de suspension de l'exécution de la décision, en date du 21 février 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration. Il y a lieu, par suite, d'ordonner au préfet des Hauts-de-Seine, d'une part, de procéder, dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance, au réexamen de la situation de Mme B, et, d'autre part, de délivrer à l'intéressée, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle.
8. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article L. 911-3 du code de justice administrative, de prononcer contre le préfet des Hauts-de-Seine, à défaut pour lui de justifier de l'exécution de la présente ordonnance dans les délais mentionnés au point 7, à compter de sa notification, une astreinte de 100 euros par jour jusqu'à la date à laquelle cette ordonnance aura reçu exécution.
Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
9. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Ainsi, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Singh de la somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 21 février 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation de Mme B, dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de délivrer à l'intéressée, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle.
Article 3 : Une astreinte de 100 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat s'il n'est pas justifié de l'exécution de la présente ordonnance dans les délais de trois mois et de cinq jours mentionnés à l'article 2 ci-dessus.
Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera transmise au préfet des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy, le 8 octobre 2024.
La juge des référés
signé
E. Drevon-Coblence
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.