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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2412783

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2412783

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2412783
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSAOUCI MAKROUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2024, M. C E, représenté par Me Assaouci Makroum, avocat désigné d'office, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 août 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités norvégiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile.

Il doit être regardé comme soutenant que :

- l'arrêté attaqué méconnait son droit à une vie privée et familiale ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation compte tenu des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Norvège.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et produit les pièces constitutives du dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B, premier vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Beaufaÿs, magistrat désigné ;

- les observations de Me Assaouci Makroum, avocat désigné d'office, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens et soulève en outre le moyen tiré de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors que le préfet ne justifie pas avoir remis les brochures dans leur ensemble à l'intéressé et que la durée insuffisante de l'entretien individuel n'a pas permis à l'intéressé de prendre connaissance de l'ensemble de la procédure. Il précise également qu'il y a un risque d'atteinte à la vie de M. E en cas de retour de ce dernier dans son pays d'origine.

Le préfet du Val-d'Oise n'est ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E, ressortissant sri lankais né le 13 septembre 1997, a déposé, le 24 juillet 2024, une demande d'asile en France. Toutefois, la consultation du fichier " Visabio " a révélé que l'intéressé était en possession d'un visa délivré par les autorités norvégiennes en cours de validité ou périmé depuis moins de six mois au moment du dépôt de sa demande d'asile en France. Saisies le 25 juillet 2024, les autorités norvégiennes ont accepté, par une décision du 9 août 2024, de prendre en charge M. E sur le fondement de l'article 12-2 du règlement UE n°604/2013. Par un arrêté du 29 août 2024, le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités norvégiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par sa requête, M. E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement et doit nécessairement être communiquée oralement au demandeur d'asile si celui-ci est analphabète. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

3. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que les brochures dites " A " et " B ", intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations devant être communiquées en vertu des dispositions précitées, ont été remises à M. E le 24 juillet 2024, dans leur version en langue tamoul, langue comprise par l'intéressé. Si le requérant soutient que la production par le préfet de la seule première page de chacune de ces brochures ne permet pas de démontrer qu'elles lui auraient été remises dans leur intégralité, il n'apporte aucun élément de nature à établir le caractère incomplet de ces documents. De même, si M. E soutient que l'entretien n'aurait duré que treize minutes, il n'apparaît pas que cette durée aurait été insuffisante pour lui fournir les éléments requis sur la procédure de détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile, conduire l'entretien et lui fournir une information complète sur ses droits, laquelle n'implique pas une traduction littérale des brochures. Il ressort d'ailleurs du résumé de son entretien individuel, contresigné par ses soins, que l'intéressé, informé de ce que sa demande d'asile était traitée conformément au règlement " Dublin ", a déclaré avoir compris la procédure engagée à son encontre. Par suite, le préfet n'a pas méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ". S'il ne résulte ni de ces dispositions ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. E a bénéficié d'un entretien individuel réalisé à la préfecture du Val-d'Oise le 24 juillet 2024. Il ressort également des pièces du dossier que M. E a bénéficié, pendant cet entretien, de l'assistance par téléphone d'un interprète en langue tamoul de l'organisme ISM Interprétariat, qui a permis de veiller à ce qu'il comprenne correctement les informations correspondantes. Par ailleurs, aucun élément du dossier ne permet d'établir que cet entretien individuel n'aurait pas eu lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité, ni qu'il aurait été mené par un agent non qualifié en vertu du droit national, le résumé de l'entretien individuel mentionnant au contraire que celui-ci a été " conduit par un agent qualifié de la préfecture du Val-d'Oise " et le préfet produisant en défense la décision du 29 juillet 2024 habilitant notamment Mme A F à mener l'entretien individuel, personne dont le nom figure sur le compte-rendu de l'entretien. Dès lors, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E, qui a signé le compte-rendu de cet entretien individuel, aurait été privé d'une garantie prévue par les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, le moyen présenté en ce sens doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

7. Si M. E fait valoir qu'il a un oncle qui vit en France, cette seule circonstance ne saurait révéler une atteinte à sa vie privée et familiale, dès lors qu'il est constant qu'il est arrivé très récemment en France, qu'il est célibataire et sans enfant à charge et ne produit aucune observation quant à la nature des liens qu'il entretenait avec son oncle résidant en France. Par suite, le préfet du Val-d'Oise ne saurait être regardé comme ayant porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée familiale, au regard du but poursuivi par la décision en litige.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Par ailleurs, 'aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

9. Si M. E soutient qu'il risque pour sa vie en cas de retour au Sri Lanka, en tout état de cause, la décision d'éloignement attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de l'éloigner vers le Sri-Lanka, mais prononce son transfert aux autorités norvégiennes pour l'examen de sa demande d'asile. Par ailleurs, si M. E soutient qu'il existe en Norvège des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, il ne démontre pas non plus que sa demande ne serait pas examinée par les autorités norvégiennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile et qu'il serait, sans réel examen, renvoyé vers son pays d'origine. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire de l'article 17 de ce règlement. Ainsi, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. E tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 29 août 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

F. BeaufaÿsLa greffière,

signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne, et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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