Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2413362
mardi 8 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2413362 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 17 septembre et 3 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Dogan, demande au Tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 11 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que l'arrêté attaqué :
- est entaché d'un défaut de motivation ;
- est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;
- méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- méconnaît les articles 19 du règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 et 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 septembre 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et communique les pièces constitutives du dossier de M. B.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du Tribunal a désigné M. Prost, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile prises en application des dispositions des articles L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Prost, magistrat désigné ;
- les observations de Me Dogan, représentant M. B, qui renonce au délai de trois jours pour prononcer l'injonction sollicitée, et renonce aux moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- et les observations de M. B, assisté de M. C, interprète en langue turque et en présence de son frère, Ozcan B.
Le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant turc né le 22 mars 1998, a demandé l'asile en France le 4 juillet 2024. Concomitamment à l'introduction de sa demande d'asile, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé que l'intéressé avait précédemment présenté une demande d'asile auprès des autorités allemandes. Une demande de reprise en charge a, par conséquent, été adressée à ces autorités, le 5 juillet 2024. Les autorités allemandes ont donné leur accord le 9 juillet 2024. Par la présente requête, le requérant demande au Tribunal d'annuler l'arrêté, en date du 11 septembre 2024, par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".
3. Il ressort des pièces du dossier, et des observations produites à l'audience, que M. B établit faire l'objet de poursuites judiciaires de la part des autorités turques pour des faits de propagande d'une organisation terroriste, que son frère a obtenu, par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 19 novembre 2020, la qualité de réfugié en France et l'assiste dans ses démarches auprès des autorités françaises, que sa demande d'asile a été définitivement rejetée en Allemagne où il n'a aucune attache familiale, et qu'il a engagé, grâce au soutien financier de son frère, un travail psychothérapeutique à raison de troubles dépressifs et d'angoisses liés aux conséquences pour sa vie ou son intégrité physique d'un retour en Turquie. Dans les circonstances particulières de l'espèce, M. B est fondé à soutenir que le préfet du Val-d'Oise a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 11 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.
Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :
5. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement que la demande d'asile de M. B soit examinée en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale, dans un délai de quinze jours, à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu, à ce stade, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 (mille) euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 11 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé du transfert de M. B aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, d'enregistrer la demande d'asile de M. B dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision.
Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
signé
F.-X. Prost
La greffière,
signé
M. D
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.