Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2413516

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2413516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision du 13 septembre 2024 par laquelle l'OFII refusait à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Le tribunal a jugé que l'administration n'avait pas suffisamment examiné la vulnérabilité de la requérante et de son enfant, ni justifié de l'absence de motif légitime au retard de sa demande d'asile, en méconnaissance des articles L. 551-15 et L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est l'annulation de la décision, avec injonction à l'OFII de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de quinze jours.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 septembre 2024, Mme B A, représentée par Me Boiardi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 13 septembre 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) à Montrouge lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de rétablir, à titre rétroactif, à son profit les conditions matérielles d'accueil ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Si elle était admise à l'aide juridictionnelle, cette somme serait versée à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier et l'OFII n'a pas examiné sa vulnérabilité ;

- elle est dépourvue de base légale en ce qu'elle est fondée sur l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non sur l'article L. 551-16 de ce code ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle est fondée sur la circonstance inexacte que sa demande d'asile serait tardive et qu'elle ne justifierait d'aucun motif légitime ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle ne prend pas en compte sa vulnérabilité et celle de son enfant.

Des pièces complémentaires, enregistrées les 19, 24 et 30 septembre 2024, ont été produites pour Mme A.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2024, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé. Il demande, le cas échéant, que les dispositions du 3° de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soit substituées à celles du 4° de l'article L. 551-15 du même code comme motif de la décision attaquée et que cette dernière soit regardée comme une décision de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Louvel, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Louvel, magistrat désigné ;

- les observations de Me Boiardi représentant Mme A.

L'OFII n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 10 décembre 1993, est entrée, le

31 décembre 2022, en France, où elle a présenté le 12 janvier 2023 une demande d'asile auprès de la préfecture de Nanterre, qui l'a orientée en procédure " Dublin ". Le même jour, l'OFII lui a accordé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Le 13 septembre 2024, la demande d'asile de Mme A a été enregistrée en procédure normale. Par une décision du même jour, la directrice territoriale de l'OFII a néanmoins refusé d'accorder à l'intéressée le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au motif qu'elle n'avait pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai de quatre-vingt-dix jours suivant son entrée en France. Mme A demande au tribunal l'annulation de cette dernière décision.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27 () ". Le 3° de l'article L. 531-27 du même code fixe au demandeur " le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France " pour présenter sa demande d'asile.

5. Pour prendre la décision du 13 septembre 2024 refusant à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, la directrice territoriale de l'OFII, se fondant sur les dispositions du 4° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a retenu que l'intéressée avait présenté, sans motif légitime, sa demande d'asile le 13 septembre 2024, soit plus de 90 jours après son entrée en France. Toutefois, il est constant que la requérante est entrée en France le 31 décembre 2022 et qu'elle a présenté sa demande d'asile pour la première fois le 12 janvier 2023, dans le délai imparti. Mme A est, par suite, fondée à soutenir que la décision contestée est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'elle est fondée sur la circonstance que sa demande d'asile serait tardive.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " À la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables () ". Aux termes de l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est mère d'une fille prénommée Kamila, née à Trappes le 3 mai 2024, qui était âgée de quatre mois à la date de la décision contestée. Il

ressort également des pièces du dossier que la requérante est isolée en France. Dans les

circonstances particulières de l'espèce, et alors même que l'intéressée et son jeune enfant

bénéficient du dispositif d'hébergement d'urgence des demandeurs d'asile ou pourraient bénéficier d'un hébergement dans le cadre du dispositif " 115 ", Mme A doit être regardée comme

établissant se trouver, à la date de la décision attaquée, en qualité de parent isolé accompagné d'un enfant mineur, au nombre des personnes visées à l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et donc dans une situation de particulière vulnérabilité. Il suit de là que la requérante est fondée à soutenir que la directrice territoriale de l'OFII a, en prenant la décision contestée, commis une erreur d'appréciation.

8. Néanmoins, pour établir que la décision attaquée était légale, le directeur général de l'OFII invoque, dans son mémoire en défense communiqué à la requérante, une nouvelle base légale et un nouveau motif, fondés sur la situation existant à la date de cette décision.

9. D'une part, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. D'autre part, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même

décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la

substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie

procédurale liée au motif substitué.

10. A l'appui de sa demande de substitution de base légale et de motif, le directeur général de l'OFII fait valoir qu'il aurait pris la même décision, qui constitue en réalité une décision de

cessation des conditions matérielles d'accueil, s'il s'était fondé sur les dispositions du 3° de l'article L. 551-16 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur le motif que

Mme A ne s'est pas présentée à deux convocations dans le cadre de la procédure " Dublin ".

11. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () / 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes () / La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur () ".

12. En l'espèce, les conditions d'une substitution de base légale ne sont toutefois pas

remplies dès lors que l'OFII, qui fonde sa décision sur la circonstance que Mme A a été absente à deux convocations, est également tenue de prendre en compte la vulnérabilité de l'intéressée et de son enfant. Par suite, la demande de substitution de base légale sollicitée par l'OFII ne peut être admise. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de procéder à la substitution de motifs demandée par l'OFII.

13. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 13 septembre 2024 attaquée doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

15. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, par application des dispositions législatives précitées, qu'il soit enjoint à l'OFII de rétablir Mme

A dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil rétroactivement à compter du 13

septembre 2024, date de la décision attaquée. Il y a lieu de fixer à l'OFII un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement pour procéder à cette opération.

Sur les frais liés au litige :

16. Ainsi qu'il a été dit au point 3, il y a lieu d'admettre Mme A à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des

articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII, en

application de ces dispositions, le versement à Me Boiardi d'une somme de 800 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et de

l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Mme A.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 13 septembre 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'OFII a refusé à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au directeur général de l'OFII de rétablir Mme A dans ses droits au bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 13 septembre 2024, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Sous la réserve mentionnée au dernier point du présent jugement, l'OFII versera à Me Boiardi, avocat de Mme A, la somme de 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Mme A.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Boiardi et à l'OFII.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

T. Louvel

La greffière

Signé

O. El Moctar

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.