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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2414057

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2414057

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2414057
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET DUCLOS KUBISZYN WYSTUP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et une pièce complémentaire, enregistrés les 28 septembre, 15 octobre 2024 et 16 octobre 2024, M. C D, représenté par

Me Wystup-Guilbert, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit le retour sur le territoire français, et l'arrêté du même jour portant assignation à résidence dans le département du Val-d'Oise pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelables deux fois ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le moyen commun aux deux arrêtés pris dans leur ensemble :

- ils sont entachés d'une incompétence de leur signataire.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle méconnait les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il justifie d'une résidence effective et permanente.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et produit toutes pièces utiles au dossier.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. d'Argenson pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 octobre 2024 :

- le rapport de M. d'Argenson, magistrat désigné ;

- les observations de Me Wystup-Guilbert, avocate désignée d'office, représentant

M. D, présent et assisté de M. A, interprète, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et demande à ce qu'une somme de 1 200 euros lui soit versée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'annulation ;

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant turc né le 25 juillet 1963, est entré sur le territoire français en 2017, selon ses déclarations. Le 26 septembre 2024, il a été interpellé par les services de police pour des faits de défaut de permis de conduire et défaut d'assurance, où il a été constaté qu'il se trouvait en situation irrégulière sur le territoire national. Par un arrêté du

27 septembre 2024, le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, lui a interdit de retourner sur le territoire français, et, par un arrêté du même jour, l'a assigné à résidence dans le département du Val-d'Oise pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois. M. D demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur le moyen commun aux deux arrêtés :

2. Les arrêtés attaqués ont été signés par Mme B E, cheffe du bureau du contentieux de l'éloignement de la préfecture du Val-d'Oise, qui bénéficiait, en vertu d'un arrêté n° 24-054 du 12 septembre 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-d'Oise, d'une délégation à l'effet de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés du doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. L'arrêté attaqué comporte l'énoncé suffisamment précis des circonstances de droit et de fait qui le fondent. Par conséquent, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

4. Si le requérant entend se prévaloir du moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est constant que cet article a été abrogé par l'entrée en vigueur de l'ordonnance n°2020-1733 du 16 décembre 2020. En tout état de cause, le requérant n'a pas fait l'objet d'une décision de refus de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L.313-11 précité doit être écarté comme inopérant.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. M. D soutient qu'il est entré sur le territoire français en 2017 et y réside depuis de manière continue. Il se prévaut de la présence de son épouse titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle ainsi que de celle de deux de ses enfants majeurs. Toutefois, l'intéressé, qui ne justifie d'aucune insertion professionnelle particulière, n'établit pas, de par les pièces qu'il produit, vivre en France de manière habituelle depuis 2017. En outre, il ne justifie d'aucune circonstance particulière qui rendrait impossible son retour, à titre temporaire, dans son pays d'origine afin de régulariser sa situation administrative, notamment par le biais de la procédure de regroupement familial. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. D n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 54 ans, et où résident encore deux de ses enfants majeurs. Enfin, l'intéressé, qui a été interpellé par les services de police pour défaut de permis de conduire et défaut d'assurance, a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 19 août 2020, qu'il n'a pas exécutée malgré sa confirmation par le tribunal de céans. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'est pas non plus fondé à soutenir que le préfet aurait entaché sa décision d'un erreur manifeste d'appréciation.

Sur les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et portant assignation à résidence :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

8. En soutenant que les éléments précis de sa situation n'ont pas été pris en compte, le requérant doit être regardé comme soulevant le moyen tiré de ce que le préfet a méconnu les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour refuser à M. D un délai de départ volontaire, le préfet du Val-d'Oise a retenu qu'il ne justifiait pas être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il ne présentait pas de garanties de représentations suffisantes, dès lors qu'il ne pouvait justifier d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. L'intéressé fait valoir qu'il a entrepris des démarches en vue de régulariser sa situation et qu'il est locataire de son appartement depuis 2018. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, ce dernier a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour via la plateforme " Démarches Simplifiées " le 3 mai 2024, tel qu'il résulte de l'accusé de réception produit au dossier en date du même jour, et que, d'autre part, il justifie bien disposer d'une résidence effective et permanente à Goussainville (95), de par la production de son contrat de bail et d'une facture d'électricité récente émise à son nom. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions des articles L.612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquences les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et l'assignant à résidence dans le département du Val-d'Oise pour une durée de quarante-cinq jours renouvelables deux fois.

10. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'injonction.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

11. Il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Wystup-Guilbert, avocate de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Wystup-Guilbert de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er: M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 septembre 2024 du préfet du Val-d'Oise est annulé seulement en tant qu'il refuse d'octroyer un délai de départ volontaire à M. D et lui fait interdiction de retour sur le territoire français.

Article 3 : L'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a assigné M. D à résidence est annulé.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Wystup-Guilbert au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. D soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif et que Me Wystup-Guilbert renonce à percevoir la somme correspondant à la contribution de l'État à l'aide juridique.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Wystup-Guilbert et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 22 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

P.-H. d'Argenson Le greffier,

signé

M. F

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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