Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2414122

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2414122
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a examiné les recours de M. B C, ressortissant mauritanien, contre deux arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 25 septembre 2024. Le premier arrêté lui retirait sa carte de résident, lui faisait obligation de quitter le territoire français sans délai et prononçait une interdiction de retour d'un an ; le second l'assignait à résidence pour 45 jours. Le tribunal a annulé ces décisions, jugeant que le préfet avait méconnu l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en retirant le titre de séjour sans motif légal suffisant, et que l'obligation de quitter le territoire français était illégale par voie de conséquence. Les textes appliqués incluent le CESEDA et la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 septembre 2024 et 14 octobre 2024 sous le numéro 2414122, M. B C, représenté par Me Vieillemaringe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et complet de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de droit en méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a produit aucun mémoire en défense, ni communiqué de pièces.

II. Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires enregistrés les 30 septembre 2024 et 14 octobre 2024 et 16 octobre 2024, sous le numéro 2414123, M. B C, représenté par Me Vieillemaringe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de résident, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, de lui délivrer une carte de résident, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation personnelle, dans les mêmes délais.

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de motivation ;

- il a été signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et complet de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant retrait de titre de séjour :

- elle méconnaît l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît le principe de la présomption d'innocence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant retrait de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne les décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire et fixant le pays de renvoi :

- elles sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant retrait de titre de séjour ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant retrait de titre de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée au préfet des Hauts-de-Seine qui n'a produit aucun mémoire en défense, ni communiqué de pièces.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 octobre 2024 :

- le rapport de M. Beaufaÿs, président du tribunal ;

- en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées de ce que le tribunal était susceptible de soulever d'office le moyen d'ordre public tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise par le préfet des Hauts-de-Seine ;

- les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant mauritanien né le 23 janvier 1987 est entré sur le territoire français le 7 décembre 2002 alors mineur et a été placé sous la protection de l'aide sociale à l'enfance (ASE). Par un premier arrêté du 25 septembre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de résident, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an. Par un second arrêté du même jour, le préfet des Hauts-de-Seine l'a assigné à résidence dans le département des Hauts-de-Seine pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois et a fixé les modalités de contrôle de cette assignation à résidence. M. C demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2414122 et n°2414123 présentées par M. C, concernent la situation d'un même requérant, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

En ce qui concerne la décision portant retrait de titre de séjour :

3. En premier lieu, l'arrêté vise les textes dont il fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. C, ainsi que les éléments sur lesquels le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé pour prononcer le retrait de son titre de séjour et son assignation à résidence. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation des arrêtés doit être écarté.

4. En deuxième lieu, si le requérant fait valoir que l'exemplaire de l'arrêté portant retrait de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français, qui lui a été " notifié comporte une signature qui ne permettrait pas d'identifier son auteur, il ne contredit pas utilement le préfet des Hauts-de-Seine qui fait valoir que l'arrêté attaqué a été signé par M. D A et que par un arrêté n° 2023-056 du 31 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a donné à M. D A, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture, délégation de signature aux fins de signer tous arrêtés relevant des attributions de l'Etat dans le département des Hauts-de-Seine, dont font partie les décisions portant retrait de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français avec ou sans fixation d'un délai de départ volontaire, les décisions fixant le pays de destination, ainsi que les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige aurait été signé par une autorité incompétente doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet des Hauts-de-Seine n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation personnelle de l'intéressé avant de prendre l'arrêté contesté. En outre, la circonstance que le requérant est marié et père de quatre enfants n'est pas de nature à révéler un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation. Il ressort des termes des arrêtés contestés que le préfet a pris en considération la situation familiale de l'intéressé, en mentionnant son union avec une ressortissante française et trois de ses enfants, nés de cette union. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de M. C doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de résident () peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public. "

7. Il ressort des pièces du dossier que le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de retirer la carte de résident de M. C après avoir été informé que l'intéressé a fait l'objet d'une interpellation au domicile de son épouse pour violences sur conjoint. L'intéressé a été déféré devant le tribunal judiciaire de Nanterre le 24 juin 2024 pour faits de violences sans incapacité, en présence d'un mineur, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. M. C, qui se borne à indiquer qu'il n'a pas été condamné et à minimiser la gravité des faits qui lui sont reprochés, n'apporte aucun élément permettant de contester la réalité de ces faits qui sont de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. À cet égard et contrairement à ce que soutient le requérant, l'autorité administrative peut, sans porter atteinte au principe de présomption d'innocence, se fonder sur des actes de procédure pénale n'ayant pas fait l'objet d'une condamnation définitive pour constater des faits de nature à établir l'existence d'une menace à l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

9. M. C fait valoir qu'il est entré en France en 2002, alors mineur de quinze ans, qu'il est marié depuis le 9 septembre 2017 avec une ressortissante française, que de leur union sont nés quatre enfants, scolarisés en France et qu'il participe à leur entretien et éducation. Toutefois, les pièces produites par M. C, à savoir notamment des preuves d'activités professionnelles et de revenus en France, trois attestations de moralité de tiers, une attestation établie le 23 septembre 2024 par la directrice de la crèche familiale qui accueille l'un des enfants du requérant et une attestation établie le 30 septembre 2024 par le directeur de l'école où deux des enfants du requérant sont scolarisés, et déclarant que l'intéressé vient régulièrement chercher ses enfants à la sortie de la crèche ou de l'école ne sont pas suffisantes pour établir qu'il participe réellement à l'entretien et l'éducation de ses quatre enfants, alors par ailleurs que les pièces du dossier mettent en évidence un comportement violent envers son épouse et présence de ses enfants mineurs. L'intéressé ne justifie pas plus contribuer effectivement aux charges familiales. Ainsi, la décision de retrait de la carte de résident prise par le préfet des Hauts-de-Seine qui a pour objet de faire cesser le trouble grave à l'ordre public que constitue la présence de M. C sur le territoire, ne porte pas au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but en vue duquel elle a été prise. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de l'intéressé doit également être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français et sans qu'il soit besoin d'examiner les moyens de la requête :

10. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 432-12 du même code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable à la date des décisions en litige : " L'article L. 611-1 n'est pas applicable lorsque l'étranger titulaire d'une carte de résident se voit : () 2° Retirer sa carte de résident en application de l'article L. 432-4 ". Il résulte de ces dispositions que l'administration ne peut pas édicter une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions de l'article L. 611-1 précité pour éloigner du territoire une personne étrangère à l'encontre de laquelle elle a pris une décision de retrait de sa carte de résident au motif que sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public.

11. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. C, prise à la suite du retrait de sa carte de résident de dix ans sur le fondement de l'article L. 432-4 précité, doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an qui en constituent l'accessoire. Il y a également lieu d'annuler, par voie de conséquence, l'arrêté du 25 septembre 2024 du préfet des Hauts-de-Seine portant assignation à résidence de M. C. Les conclusions à fin d'injonction de délivrer à M. C une carte de résident doivent être rejetées.

12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de L'Etat les sommes que le requérant demande au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 25 septembre 2024 du préfet des Hauts-de-Seine est annulé en tant qu'il fait obligation à M. C de quitter le territoire français sans délai, qu'il fixe le pays de destination et qu'il interdit le retour de l'intéressé sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 2 : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 25 septembre 2024 portant assignation à résidence de M. C est annulé.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Vieillemaringe et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 31 octobre 2024.

Le président du tribunal,

signé

F. Beaufaÿs La greffière,

signé

M. E

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. - 2414123