Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2414385
mercredi 23 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2414385 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Ben Gadi, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 9 juillet 2024 par laquelle le directeur du conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé le renouvellement de sa carte professionnelle en qualité d'agent de sécurité ;
2°) d'enjoindre à toute administration de lui délivrer une carte professionnelle ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est présumée remplie dans le cas d'un refus de renouvellement de carte professionnelle ; qu'en outre, il est exposé à une perte de revenus alors qu'il est reconnu en situation de surendettement par la commission de surendettement des Hauts-de-Seine de la Banque de France ;
- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle
- elle a été prise en méconnaissance des dispositions des articles R. 632-14 du code de la sécurité intérieure et L. 40-29 du code de procédure pénale ;
- elle a été prise en méconnaissance des dispositions du 2° de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire enregistré le 14 octobre 2024, le conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition de l'urgence n'est pas remplie dès lors que les faits reprochés sont établis et que le comportement du requérant est incompatible avec l'exercice d'une activité de sécurité ;
- Aucun des moyens invoqués n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
La clôture de l'instruction a été différée le 16 octobre 2024 à 18 heures.
Une pièce a été enregistrée le 17 octobre 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, pour M. A, laquelle n'a pas été communiquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2414576, enregistrée le 3 octobre 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Le Griel, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 16 octobre 2024 à 9 heures 30.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Grospierre, greffier d'audience
- le rapport de Mme Le Griel, juge des référés ;
- et les observations de Me Ben Gadi représentant M. A présent qui conclut aux mêmes que la requête par les mêmes moyens. M. A fait état du contexte dans lequel les faits se sont produits affirmant qu'ils se sont tenus, après qu'il ait annoncé à son épouse dont la validité du titre de séjour en qualité de conjoint de ressortissant français arrivait à expiration, qu'il envisageait de demander le divorce. Il indique qu'il n'a plus aucun contact avec celle-ci depuis près de deux ans. Son employeur informé des faits a à ce stade suspendu son contrat. Il rappelle son parcours professionnel depuis vingt ans.
Le directeur du CNAPS ni présent ni représenté
Considérant ce qui suit :
1. M. A exerce la profession d'agent privé de sécurité et a obtenu une carte professionnelle pour l'exercice de son activité depuis 2014. Par une décision en date du
9 juillet 2024, le conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de lui renouveler sa carte professionnelle en qualité d'agent privé de sécurité. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ().
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
4. Pour justifier de l'urgence à suspendre la décision en litige, M. A fait valoir que placé " en congés payés " jusqu'au 6 octobre 2024, son contrat sera suspendu et il se retrouvera sans ressources alors qu'il a été reconnu en situation de surendettement par la commission de surendettement des Hauts-de-Seine de la banque de France. Il résulte de l'instruction que l'employeur du requérant a suspendu son contrat dans l'attente du renouvellement de son titre professionnel. Par ailleurs, selon les courriers de la commission de surendettement des Hauts-de-Seine de la Banque de France, notamment du 9 août 2024, celle-ci a défini un tableau des remboursements dans le cadre du projet d'un plan conventionnel de redressement s'étalant sur une période de 81 mois avec une première mensualité de 186, 16 euros, puis le 2éme mois 561, 16 euros, du 3ème au 6ème mois 553, 68 et du 7ème mois au 8Ième mois de 557, 48 euros. Par ailleurs, selon ses mêmes documents, il apparaît que l'intéressé, séparé de son épouse depuis deux ans, ne dispose pas d'autre source de revenus que son salaire. Dans ces conditions, M. A doit être regardé comme justifiant suffisamment de l'incidence immédiate de la décision attaquée sur sa situation personnelle. Dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence doit donc être considérée comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée :
5. Aux termes de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611-1 : () 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'Etat territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées ; / () ".
6. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'elle est saisie d'une demande de délivrance ou de renouvellement d'une carte professionnelle pour l'exercice de la profession d'agent privé de sécurité, l'autorité administrative compétente procède à une enquête administrative. Cette enquête, qui peut notamment donner lieu à la consultation du traitement automatisé de données à caractère personnel mentionné à l'article R. 40-23 du code de procédure pénale, vise à déterminer si le comportement ou les agissements de l'intéressé sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat, et s'ils sont ou non compatibles avec l'exercice des fonctions d'agent privé de sécurité. Pour ce faire, l'autorité administrative procède, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, à une appréciation globale de l'ensemble des éléments dont elle dispose. A ce titre, si la question de l'existence de poursuites ou de sanctions pénales est indifférente, l'autorité administrative est en revanche amenée à prendre en considération, notamment, les circonstances dans lesquelles ont été commis les faits qui peuvent être reprochés au pétitionnaire ainsi que la date de leur commission.
7. Pour refuser de faire droit à la demande de renouvellement de la carte professionnelle du requérant, le directeur du CNAPS s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé a été mis en cause, en qualité d'auteur, le 28 novembre 2022, pour des faits qualifiés de violence suivie d'une incapacité n'excédant pas 8 jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, des faits graves et récents révélant de la part de l'intéressé des agissements de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes, incompatible avec l'exercice des fonctions envisagées. Il résulte de l'instruction que l'intéressé, après avoir refusé la procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Nanterre du 4 mars 2024 à une peine de quatre mois d'emprisonnement avec sursis et à une obligation d'accomplir un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexiste et à l'interdiction de percevoir la pension due au conjoint survivant ou divorcé. Il résulte de l'instruction que les faits sont intervenus dans un contexte de séparation conflictuelle, M. A ayant déposé le 21 novembre 2022 une main courante à l'encontre de son épouse, faisant état de son comportement à son égard notamment qu'il " ne peut pas se reposer alors qu'il travaille à 3 h ". Il indique également sans être contredit, qu'il est séparé de celle-ci depuis près de deux ans et selon les pièces au dossier il l'a assignée en divorce le 24 juillet 2024 devant le tribunal judiciaire de Nanterre. Il résulte également de l'instruction, que ces faits s'ils restent relativement récents à la date d'édiction de la décision en litige, sont isolés, que le requérant n'a jamais été condamné auparavant, qu'il n'a pas récidivé depuis. Il ressort également des termes du jugement précité que le juge pénal a, au vu des éléments de la procédure et des débats, écarté toute mention de cette condamnation au bulletin n° 2 de son casier judiciaire et qu'il a accompli le stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes et que de plus, il exerce ses fonctions depuis plus de vingt ans et sans qu'il soit établi ou même allégué un comportement inadapté de sa part.
8. En l'état de l'instruction, eu égard aux circonstances particulières de l'espèce, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions du 2° de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure apparaît propre à créer un doute sérieux quant à sa légalité.
9. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 9 juillet 2024 par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de renouveler la carte professionnelle d'agent de sécurité privée de M. A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ".
11. Au vu du motif de suspension retenu, il y a lieu d'enjoindre au directeur du CNAPS de munir M. A d'une autorisation provisoire d'exercice de l'activité d'agent de sécurité privée, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du CNAPS une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 9 juillet 2024 par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de renouveler la carte professionnelle d'agent de sécurité privée de M. A, est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au directeur du CNAPS de munir M. A d'une autorisation provisoire d'exercice de l'activité d'agent de sécurité privée, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond.
Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS).
Fait à Cergy, le 23 octobre 2024.
La juge des référés,
Signé
H. Le Griel
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.