Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2414791

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2414791
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise, statuant en référé, a suspendu l'exécution de la décision du 7 octobre 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a accordé le concours de la force publique pour expulser M. A et son enfant mineur de leur logement de fonction. La condition d'urgence a été reconnue en raison de l'imminence de l'expulsion et de l'absence de solution de relogement, créant une situation de forte précarité. Le juge a estimé que le moyen tiré de l'atteinte à la dignité humaine, invoqué par le requérant, était propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision préfectorale. Cette suspension est fondée sur les articles L. 521-1 du code de justice administrative et L. 153-1 et L. 153-2 du code des procédures civiles d'exécution.

Texte intégral

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2415046 enregistrée le 13 octobre 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Richard, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 17 octobre 2024 à 14 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Bouayyadi, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Richard, juge des référés ;

- et les observations de Me Courbron Tchoulev, pour M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a été engagé en qualité de gardien d'immeuble par l'office public de l'habitat Colombes Habitat Public, le 6 mars 2017, et occupait, à ce titre, un logement de fonction sis 35 rue Jean-Jacques Rousseau à Colombes. Il a été licencié pour un motif d'insuffisance professionnelle le 4 avril 2018, licenciement que la Cour d'appel de Versailles a jugé le 29 février 2024 sans cause réelle et sérieuse. A la suite de la suspension par le juge des référés du tribunal de céans d'une première décision du préfet des Hauts-de-Seine en date du 22 février 2024 accordant le concours de la force publique afin de procéder à son expulsion dudit logement, il a été destinataire d'un nouveau commandement de quitter les lieux le 16 mai 2024 ainsi que d'une réquisition de la force publique qu'il a toutes deux assignées devant le juge de l'exécution du tribunal judiciaire de Nanterre. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 7 octobre 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a accordé le concours de la force publique à la SELARL Atlas Justice, huissiers de justice, afin de procéder à son expulsion du logement qu'il occupe au 35 rue Jean-Jacques Rousseau à Colombes (92700), à compter du 21 octobre 2024.

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, La juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient ainsi au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre La jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle La juge des référés se prononce.

4. Pour justifier de l'urgence qui s'attache à suspendre l'exécution de la décision du 7 octobre 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a accordé le concours de la force publique pour assurer l'exécution de l'ordonnance du tribunal judiciaire de Nanterre, le requérant soutient que cette décision le place ainsi que son enfant mineur, scolarisé sur la commune de Colombe, dans une situation de forte précarité. Il ne résulte pas de l'instruction que le requérant et son fils bénéficient d'une solution d'hébergement en cas d'expulsion. Dans ces conditions, eu égard à l'imminence du concours de la force publique accordé par la décision attaquée, de l'absence, à ce stade, de toute solution de relogement envisageable pour le requérant, la condition d'urgence doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

5. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article L. 153-2 du même code : " L'huissier de justice chargé de l'exécution peut requérir le concours de la force publique ".

6. Il résulte des dispositions précitées, que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution des décisions de justice ayant force exécutoire. Seules des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public, ou des circonstances postérieures à une décision de justice ordonnant l'expulsion d'occupants d'un local, faisant apparaître que l'exécution de cette décision serait de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d'octroi de la force publique, il appartient au juge de rechercher si l'appréciation à laquelle s'est livrée l'administration sur la nature et l'ampleur des troubles à l'ordre public susceptibles d'être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l'expulsion des occupants compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l'ayant ordonnée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution apparaît propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

8. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du préfet des Hauts-de-Seine du 7 octobre 2024.

Sur les dépens de l'instance :

9. M. A n'établit pas avoir engagé de dépens dans la présente instance. Sa demande tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de l'Etat ne peut donc, en tout état de cause, qu'être rejetée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du préfet des Hauts-de-Seine du 7 octobre 2024 est suspendue, au plus tard jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Fait à Cergy, le 17 octobre 2024.

La juge des référés,

signé

A. Richard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.