Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 janvier 2026, M. B... A... C..., représenté par Me Boxelé, demande à la juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) à titre principal, de suspendre l’exécution de l’arrêté du 15 avril 2025 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle valable du 19 janvier 2024 au 18 janvier 2028, l’a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans, et, à titre subsidiaire, de constater le non-lieu à statuer sur la suspension des décisions litigieuses dès lors qu’elles ont été abrogées ;
2°) d’enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui restituer sa carte de séjour pluriannuelle passeport talent dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) d’enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine d’effacer son signalement au système d’information Schengen à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir ;
4°) d’enjoindre au ministre des affaires étrangères et aux autorités consulaires de lui délivrer un document de voyage lui permettant de revenir en France immédiatement, d’y séjourner et d’y travailler jusqu’à la restitution effective de son titre de séjour, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 800 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la requête est recevable dès lors que l’arrêté en litige, d’une part, ne lui a pas été notifié par voie administrative en application des dispositions de l’article R. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d’autre part, a mentionné un délai de recours contentieux erroné ;
- la condition d’urgence est présumée dès lors que sa carte de séjour pluriannuelle valable du 19 janvier 2024 au 18 janvier 2028 lui a été retirée ;
- il existe des moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :
elles ont été prises par une autorité incompétente ;
les décisions portant retrait de titre de séjour, refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l’ordre public ;
les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination doivent être suspendues, par voie de conséquence, du doute sérieux existant sur la légalité des décisions portant retrait de titre de séjour, refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
elles méconnaissent les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
un non-lieu à statuer sur sa requête doit être constatée dès lors l’arrêté attaqué doit être regardé comme ayant été implicitement abrogé à la suite de la délivrance à son épouse d’un visa en qualité de conjointe d’un étranger titulaire d’une carte de séjour passeport talent.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 février 2026, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la requête est irrecevable en raison de la tardiveté de la requête en annulation.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2600997 enregistrée le 17 janvier 2026, par laquelle M. A... C... demande l’annulation de l’arrêté attaqué.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Cordary, première conseillère, en application des dispositions de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience du 16 février 2026 à 10 heures 30.
Ont été entendus au cours de l’audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d’audience :
- le rapport de Mme Cordary, juge des référés, qui soulève d’office, sur le fondement de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, le moyen tiré de l’irrecevabilité des conclusions tendant à la suspension de l’exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant d’octroyer un délai de départ volontaire à M. A... C..., fixant le pays de destination et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans, cette exécution ayant déjà été suspendue en raison de la requête tendant à l’annulation au fond de l’arrêté du 15 avril 2025 attaqué ;
- les observations de Me Boxelé, représentant M. A... C..., absent, qui conclut aux mêmes que ses écritures par les mêmes moyens, et soutient que la requête est recevable dès lors que les délais de recours n’ont pu courir en raison de l’irrégularité de la notification de la décision attaquée, qui aurait dû être notifiée par voie administrative ; il insiste également sur ce que l’intéressé ne peut être regardé comme constituant une menace pour l'ordre public dès lors que les faits pour lesquels il a été condamné sont anciens et d’une gravité très relative.
- le préfet des Hauts-de-Seine n’était ni présent ni représenté ;
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Une note en délibéré a été enregistrée le 16 février 2026 pour M. A... C.... Elle n’a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... C..., ressortissant indien né le 23 mars 1995, est entré sur le territoire français le 1er août 2019 et y séjourne depuis lors. Il a obtenu une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « passeport talent » valable du 19 janvier 2024 au 18 janvier 2028. Par un arrêté du 15 avril 2025, le préfet des Hauts-de-Seine a retiré la carte de séjour pluriannuelle de M. A... C..., l’a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par la présente requête, M. A... C... demande à la juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de l’arrêté du 15 avril 2025 ou, à défaut, de constater le non-lieu à statuer sur la suspension des décisions litigieuses en raison de leur abrogation implicite.
Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :
2. Aux termes de l’article R. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français qui n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, ainsi que les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation qui l'assortissent le cas échéant, sont notifiées par la voie administrative. Il en est de même de la décision d'interruption du délai de départ volontaire prévue à l'article L. 612-5. ». La notification par voie postale d’une obligation de quitter sans délai le territoire français, et non par voie administrative, comme le prévoient les dispositions précitées de l’article R. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fait obstacle à ce que le délai de recours contentieux que ces dispositions instituent soit opposable au destinataire.
3. Aux termes de l’article R. 421-5 du code de justice administrative : « Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ».
4. Enfin, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l’effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d’une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l’obligation d’informer l’intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l’absence de preuve qu’une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d’un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l’exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu’il en a eu connaissance.
5. En l’espèce, il est constant que l’arrêté du 15 avril 2025 a été notifié à M. A... C... par voie postale et non par voie administrative comme le prévoient les dispositions rappelées au point 2. Aussi le délai de recours contentieux n’était-il pas opposable à l’intéressé. Il ressort des pièces du dossier que M. A... C... a été informé de la mesure d’éloignement prise à son encontre lors le 1er janvier 2025, date à laquelle l’entrée sur le territoire français lui a été refusée. Par ailleurs, la demande de l’intéressé tendant à l’annulation de cet arrêté a été enregistré au greffe du Tribunal administratif de Cergy-Pontoise le 17 janvier 2026, soit antérieurement à l’expiration du délai d’un an mentionné au point 4 de la présente ordonnance. Par suite, la fin de non-recevoir soulevée par le préfet des Hauts-de-Seine ne peut qu’être écartée.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
6. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ».
En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant d’accorder le délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français :
7. Aux termes de l’article L. 722-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. ». Aux termes de l’article L. 722-8 du même code : « Lorsque l'étranger ne peut être éloigné en exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, l'autorité administrative ne peut pas procéder à l'exécution d'office de l'interdiction de retour assortissant cette obligation de quitter le territoire français. ».
8. Il résulte de ces dispositions que le dépôt, dans le délai de recours, d’une requête en annulation contre un arrêté refusant une demande de titre de séjour assorti d’une obligation de quitter le territoire français et d’une interdiction de retour sur le territoire français suspend l’exécution de ces deux décisions.
9. Il résulte de ces dispositions que la requête en annulation formée par M. A... C... a eu pour effet de suspendre l’exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, et, par voie de conséquence, des décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et l’informant de sa non-admission dans le système d'information Schengen, cette dernière ne faisant au demeurant pas grief. Dès lors, les conclusions de la requête tendant à la suspension de l’exécution de ces décisions sont irrecevables et ne peuvent, pour ce motif, qu’être rejetées.
En ce qui concerne la suspension de l’exécution de la décision portant retrait de titre de séjour :
Quant à l’urgence :
10. L’urgence justifie que soit prononcée la suspension d’un acte administratif lorsque l’exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d’une demande de suspension d’une décision refusant la délivrance d’un titre de séjour, d’apprécier et de motiver l’urgence compte tenu de l’incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l’intéressé. Cette condition d’urgence sera en principe constatée dans le cas d’un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d’ailleurs d’un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d’une mesure provisoire dans l’attente d’une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
11. En l’espèce, il résulte de l’instruction que M. A... a obtenu une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « passeport talent » valable du 19 janvier 2024 au 18 janvier 2028. Le préfet des Hauts-de-Seine a, par une décision du 15 avril 2025, retiré la carte de séjour pluriannuelle de M. A... C.... Par suite, la condition d’urgence est présumée et le préfet n’apporte aucun élément de nature à renverser cette présomption, alors qu’en tout état de cause, M. A... C..., qui s’est vu refuser l’entrée sur le territoire français le 1er janvier 2026 alors qu’il revenait d’un court séjour à l’étranger avec son épouse, a été contraint de rejoindre l’Inde, pays dont il est originaire, et y réside actuellement, alors pourtant que son épouse est en France et qu’il est y salarié, sous couvert d’un contrat à durée indéterminée. Ainsi, la décision attaquée doit être regardée, dans les circonstances de l’espèce, comme portant une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant. Par suite, la condition de l'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite.
Quant au doute sérieux sur la légalité de la décision :
12. Aux termes de l’article L. 432-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Une carte de séjour (…) pluriannuelle (…) peut, par décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public ».
13. Il résulte des termes de l’arrêté attaqué que le préfet a procédé au retrait de la carte de séjour pluriannuelle du requérant au motif que sa présence sur le territoire français constitue une menace pour l’ordre public dès lors qu’il a été condamné le 20 décembre 2024 par le tribunal judiciaire de Paris à 1500 euros d'amende pour recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie. En l’état de l’instruction, le moyen tiré de l’erreur manifeste dans l’appréciation de la situation de M. A... C... au regard de l’article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.
14. Les deux conditions prévues à l’article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l’exécution de la décision contestée jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
15. Aux termes de l’article L. 511-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n’est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ».
16. En application des dispositions précitées de l’article L. 511-1 du code de justice administrative, en vertu desquelles la juge des référés ne peut enjoindre qu’à des mesures présentant un caractère provisoire. D’une part, il est donc seulement enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de M. A... C... dans un délai d’un mois à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir.
17. D’autre part, il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de munir M. A... C... d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler et à voyager valable jusqu’à ce qu’il soit statué sur la requête au fond, et d’en informer le ministre de l’intérieur et les autorités consulaires française en Inde, dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, afin que ces dernières prennent dans les meilleurs délais toutes mesures utiles afin de permettre le retour de l’intéressé sur le territoire français.
Sur les frais liés au litige :
18. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
ORDONNE :
Article 1er r : L’exécution de la décision du 15 avril 2025 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a retiré la carte de séjour pluriannuelle de M. A... C... est suspendue jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de M. A... C... dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de munir M. A... C... d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler et à voyager valable jusqu’à ce qu’il soit statué sur la requête au fond, et d’en informer le ministre de l’intérieur et les autorités consulaires française en Inde, dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, afin que ces dernières prennent dans les meilleurs délais toutes mesures utiles afin de permettre le retour de l’intéressé sur le territoire français.
Article 4 : L’Etat versera à M. A... C... la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Les conclusions de la requête de M. A... C... sont rejetées pour le surplus.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... A... C..., Me Boxelé et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Fait à Cergy, le 25 février 2026.
La juge des référés,
signé
C. Cordary
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.