| CELEX | 62022CJ0769_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mardi 21 avril 2026 |
Affaire C‑769/22
Commission européenne
contre
Hongrie
Arrêt de la Cour(assemblée plénière) du 21 avril 2026
« Manquement d’État – Article 258 TFUE – Législation nationale introduisant des restrictions en relation avec les divergences par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, un changement de sexe ou l’homosexualité en vue de protéger les enfants – Directives 2000/31/CE, 2006/123/CE, 2010/13/UE – Règlement (UE) 2016/679 – Restrictions à l’éducation sexuelle – Principe de non-discrimination – Valeurs de l’Union européenne consacrées à l’article 2 TUE – Invocation d’une violation de ces valeurs dans un recours en manquement – Articles 1er, 7, 11 et 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Protection des données à caractère personnel »
1. Libre prestation des services – Activités de radiodiffusion télévisuelle – Directive 2010/13 – Adoption par les États membres de mesures pour garantir l’absence de mise à disposition des mineurs de services pouvant nuire à leur épanouissement – Réglementation nationale soumettant à certains horaires de diffusion des programmes ayant pour élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité – Atteinte au contenu essentiel de l’interdiction de la discrimination fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle – Inadmissibilité – Violation du droit au respect de la vie privée et familiale, de la liberté d’expression et de la dignité humaine
(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 1er, 7, 11, 14, § 3, 21, 24, § 2, et 52, § 1 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2010/13, art. 6 bis, § 1)
(voir points 128-136, 139-142, 152-155, 441-448, 465-473, 487-492)
2. Libre prestation des services – Activités de radiodiffusion télévisuelle – Directive 2010/13 – Faculté des États membres de prévoir des règles plus détaillées ou plus strictes dans les domaines couverts par la directive – Champ d’application – Réglementation nationale soumettant à certains horaires de diffusion des programmes ayant pour élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité – Atteinte au contenu essentiel de l’interdiction de la discrimination fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle – Exclusion
(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 21, § 1 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2010/13, art. 4, § 1)
(voir points 159-162, 203)
3. Libre prestation des services – Activités de radiodiffusion télévisuelle – Directive 2010/13 – Interdiction d’entraves à la retransmission de services de médias audiovisuels en provenance d’autres États membres – Champ d’application – Mesure nationale permettant à une autorité de régulation des médias de suspendre l’exercice du droit de fournir des services de médias – Inclusion
(Directive du Parlement européen et du Conseil 2010/13, art. 3, § 1 et 2)
(voir points 184-192)
4. Libre prestation des services – Activités de radiodiffusion télévisuelle – Directive 2010/13 – Interdiction d’entraves à la retransmission de services de médias audiovisuels en provenance d’autres États membres – Dérogation – Service de médias présentant un risque sérieux et grave d’atteinte à la santé publique – Notion – Services de médias ayant pour élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité – Exclusion
(Directive du Parlement européen et du Conseil 2010/13, art. 3, § 2)
(voir point 196)
5. Libre prestation des services – Activités de radiodiffusion télévisuelle – Directive 2010/13 – Réglementation nationale interdisant la mise à disposition des mineurs de publicités promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité – Inadmissibilité – Violation du droit au respect de la vie privée et familiale, de la liberté d’expression et de la dignité humaine
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 1er, 7, 11 et 21, § 1 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2010/13, considérant 104 et art. 9, § 1, c), ii), et g)]
(voir points 228-234, 441-448, 465-473, 487-492)
6. Rapprochement des législations – Commerce électronique – Directive 2000/31 – Prestation de services de la société de l’information – Réglementation nationale interdisant la mise à disposition des mineurs de contenus ou de publicités promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité – Inadmissibilité – Violation du droit au respect de la vie privée et familiale, de la liberté d’expression et de la dignité humaine
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 1er, 7, 11 et 21, § 1 ; directives du Parlement européen et du Conseil 2000/31, art. 2, a), et 3, § 4, a), i) et ii), et 2015/1535, art. 1er, § 1]
(voir points 270-273, 277-281, 291, 292, 296, 303-310, 441-448, 465-473, 487-492)
7. Liberté d’établissement – Libre prestation des services – Services dans le marché intérieur – Directive 2006/123 – Réglementation nationale interdisant la mise à disposition des mineurs de contenus ou de publicités promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité – Inadmissibilité – Réglementation nationale interdisant la promotion ou la représentation de tels éléments par des activités organisées pour les élèves concernant la culture sexuelle, la vie sexuelle, l’orientation sexuelle et le développement sexuel – Inadmissibilité – Justification – Absence – Violation du droit au respect de la vie privée et familiale, de la liberté d’expression et de la dignité humaine
[Art. 56 et 57 TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 1er, 7, 11 et 21, § 1 ; directive du Parlement européen et du Conseil 2006/123, art. 2, § 2, c), g) et j), 3, § 1, 4, points 1 et 7, 16 et 19]
(voir points 335-337, 342-352, 366-373, 400, 401, 408-415, 441-448, 465-473, 487-492)
8. Liberté d’établissement – Libre prestation des services – Services dans le marché intérieur – Directive 2006/123 – Services – Notion – Services éducatifs fournis contre rémunération en dehors du système d’enseignement public ou dans le cadre de ce système par des prestataires de services externes – Inclusion
(Art. 56 TFUE ; directive du Parlement européen et du Conseil 2006/123, art. 4, point 1)
(voir points 390-394)
9. Droits fondamentaux – Charte des droits fondamentaux – Champ d’application – Mise en œuvre du droit de l’Union – Dispositions nationales constituant des exigences de nature à restreindre la libre circulation des services – Inclusion
(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 51, § 1 ; directives du Parlement européen et du Conseil 2000/31, art. 3, § 2, et 2006/123, art. 16 et 19)
(voir points 419-421)
10. Droit de l’Union européenne – Valeurs et objectifs de l’Union – Valeurs – Caractère contraignant – Obligation, pour les États membres et les institutions de l’Union, de les respecter, de les maintenir et de les promouvoir – Méconnaissance par un État membre en cas de violations manifestes et particulièrement graves d’une ou plusieurs valeurs
(Art. 2 et 49 TUE)
(voir points 520-525, 536, 546-551)
11. Recours en manquement – Compétence de la Cour – Recours visant à faire constater le non-respect par un État membre des valeurs de l’Union – Inclusion
(Art. 2 et 19 TUE ; art. 258 TFUE)
(voir points 538-543)
12. Droit de l’Union européenne – Valeurs et objectifs de l’Union – Valeurs – Réglementation nationale interdisant ou limitant l’accès des mineurs à des contenus promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité – Stigmatisation et marginalisation des personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles en raison de leur identité ou de leur orientation sexuelles – Atteinte manifeste et particulièrement grave aux valeurs de respect de la dignité humaine, d’égalité et de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités – Non-respect de l’identité nationale des États membres – Absence
(Art. 2 et 4, § 2, TUE)
(voir points 553-563)
13. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Conditions de licéité d’un traitement de données à caractère personnel – Traitement nécessaire à l’exécution d’une mission d’intérêt public ou relevant de l’exercice de l’autorité publique – Traitement de données à caractère personnel relatives aux condamnations pénales et aux infractions – Communication des données relatives aux infractions à la liberté sexuelle ou aux mœurs sexuelles à l’encontre d’enfants – Droit d’accès du public aux documents officiels – Demande pouvant être initiée par une personne majeure membre de la même famille ou responsable de l’éducation, de la garde ou de l’entretien d’un mineur – Autodéclaration du demandeur quant à la nécessité de la demande d’accès – Violation du principe de proportionnalité – Inadmissibilité
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 7, 8 et 52, § 1 ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, art. 6, § 1, e), 10, 85 et 86]
(voir points 595-597, 601-604, 608-618)
Résumé
Saisie d’un recours en manquement qu’elle accueille dans son intégralité, la Cour, réunie en assemblée plénière, constate pour la première fois la violation distincte par un État membre de l’article 2 TUE (1), notamment des valeurs de respect de la dignité humaine, d’égalité et de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités.
En 2021, la Hongrie a modifié, par l’adoption de la « loi no LXXIX de 2021 introduisant des mesures plus sévères à l’encontre des délinquants pédophiles et modifiant certaines lois en vue de protéger les enfants », sa législation relative, notamment, aux services de médias et à l’éducation publique. La loi modificative était principalement motivée par la protection des enfants. Le législateur hongrois a, en substance, inséré des dispositions interdisant ou restreignant la mise à disposition des mineurs de contenus médiatiques qui promeuvent ou représentent « la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe et l’homosexualité » (2).
Estimant que, par l’adoption de la loi modificative, la Hongrie a manqué aux obligations qui lui incombent en vertu de dispositions du droit de l’Union relatives aux services dans le marché intérieur (3), de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») (4), de l’article 2 TUE, ainsi que du règlement général sur la protection des données (5), la Commission européenne a introduit un recours en manquement devant la Cour.
Appréciation de la Cour
Avant d’examiner les griefs tirés de la violation de la Charte et de l’article 2 TUE ainsi que du RGPD, la Cour analyse les griefs tirés de la violation des directives 2010/13, 2000/31 et 2006/123 ainsi que de l’article 56 TFUE, à l’aune de l’argumentation de la Commission tendant à établir l’existence d’une discrimination directe interdite par l’article 21, paragraphe 1, de la Charte, et constate que les dispositions législatives en cause opèrent chacune une discrimination directe fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle, en méconnaissance du contenu essentiel de cette disposition.
Sur le grief tiré de violations de la directive 2010/13 (directive « Service de médias audiovisuels »)
En premier lieu, la Cour examine les dispositions nationales obligeant les fournisseurs de services de médias à limiter à certains horaires la diffusion de tout programme ayant comme élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité (6). Elle estime que ces dispositions ne constituent pas des mesures appropriées, au sens de l’article 6 bis, paragraphe 1, de la directive 2010/13, lu à la lumière de l’article 21 de la Charte, pour garantir que les services de médias audiovisuels fournis par des fournisseurs de services de médias relevant de la compétence de la Hongrie et susceptibles de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral des mineurs ne soient mis à disposition que dans des conditions telles que ceux-ci ne puissent normalement pas les entendre ni les voir.
Certes, les États membres disposent, lorsqu’ils mettent en œuvre l’article 6 bis, paragraphe 1, de la directive 2010/13, d’une marge d’appréciation pour définir, dans le respect du principe de proportionnalité, les services de médias audiovisuels fournis par des fournisseurs de services de médias relevant de leur compétence qui sont susceptibles de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral des mineurs, en l’absence de règles d’harmonisation à l’échelle de l’Union. Toutefois, lorsqu’ils adoptent des mesures au titre de cette disposition, les États membres ne sauraient méconnaître, notamment, l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe ou l’orientation sexuelle, consacrée par l’article 21, paragraphe 1, de la Charte, cette interdiction revêtant un caractère impératif en tant que principe général de droit de l’Union.
En l’espèce, la Cour constate qu’en ne soumettant à certains horaires de diffusion que les programmes ayant comme élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité, à l’exclusion des programmes dont l’élément déterminant serait la promotion ou la représentation de l’identité sexuelle et de l’orientation sexuelle de personnes cisgenres et hétérosexuelles, les dispositions de la loi sur les services de médias opèrent une différenciation directement fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle, constituant une discrimination en principe interdite par l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
Par ailleurs, cette discrimination ne saurait être justifiée ni par la promotion de l’intérêt supérieur de l’enfant, au titre de l’article 24, paragraphe 2, de la Charte, ni par le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques, consacré à l’article 14, paragraphe 3, de la Charte.
D’une part, la Cour considère que, en se fondant sur la prémisse que toute représentation ou promotion de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité est de nature à porter atteinte à l’intérêt supérieur de l’enfant, et en révélant ainsi une préférence pour certaines identités et orientations sexuelles au détriment d’autres, qui sont par conséquent stigmatisées, les dispositions nationales concernées sont manifestement contraires aux exigences qui découlent, dans une société fondée sur le pluralisme, de l’interdiction de la discrimination en raison du sexe et de l’orientation sexuelle garantie par l’article 21, paragraphe 1, de la Charte. Dès lors, elles portent atteinte au contenu essentiel de cette disposition. Or, en vertu de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, une atteinte au contenu essentiel d’un droit garanti par celle-ci ne peut, en aucun cas, être justifiée.
Au surplus, les mineurs peuvent être adéquatement protégés contre des programmes inadaptés à leur âge, sans que soit opérée à ce titre une discrimination directe fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle. En effet, la seule circonstance que des contenus promeuvent ou représentent la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité n’est pas de nature, en tant que telle, à établir le caractère potentiellement préjudiciable de tels contenus.
D’autre part, une restriction de diffusion, dans la sphère publique, de contenus caractérisés par ce seul fait, est de nature à priver les parents de leur liberté de choix concernant l’éducation et l’enseignement de leurs enfants.
De surcroît, la Cour relève que, si l’article 4, paragraphe 1, de la directive 2010/13 permet aux États membres de prévoir des règles plus détaillées ou plus strictes dans les domaines coordonnés par cette directive, les dispositions examinées de la loi sur les services de médias ne sauraient être considérées comme constituant de telles règles, étant donné qu’elles méconnaissent le contenu essentiel de l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
En deuxième lieu, la Cour juge que, en instaurant l’obligation pour le Médiatanács (Conseil des médias, Hongrie) de demander à l’État membre d’émission dont relève le fournisseur de services de médias concerné de prendre des mesures efficaces et d’intervenir pour mettre fin aux infractions signalées par cette instance (7), la Hongrie a enfreint le principe du pays d’origine, énoncé à l’article 3, paragraphe 1, de la directive 2010/13, relatif à la liberté de réception de services de médias audiovisuels en provenance d’autres États membres.
En effet, la Cour estime que la disposition de la loi sur les services de médias qui prévoit une telle obligation est susceptible d’instaurer un second contrôle des émissions de radiodiffusion télévisuelle, qui s’ajoute à celui que l’État membre d’émission est tenu d’effectuer. Ce second contrôle est, en principe, contraire à la directive 2010/13, puisqu’il entrave la retransmission proprement dite sur le territoire hongrois de services de médias audiovisuels en provenance d’autres États membres, au sens de l’article 3, paragraphe 1, de cette directive.
En outre, la dérogation au principe du pays d’origine ainsi introduite par la loi sur les services de médias ne saurait être justifiée au titre de l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2010/13 (8). En particulier, des services de médias audiovisuels ne sauraient être à l’origine d’un risque sérieux et grave d’atteinte à la santé publique, au seul motif qu’ils ont comme élément déterminant la promotion ou la représentation de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe et de l’homosexualité.
En troisième lieu, la Cour constate que l’article 8, paragraphe 1a, de la loi sur la publicité commerciale (9) exclut, de manière inconditionnelle, que des publicités promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité soient mises à disposition des personnes de moins de dix-huit ans. Dans la mesure où l’interdiction que prévoit cette disposition prive les fournisseurs de services de médias audiovisuels tombant sous son champ d’application de toute possibilité de procéder à une telle mise à disposition, cet article 8, paragraphe 1a, opère une discrimination directement fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle. Partant, cette interdiction méconnaît l’article 9, paragraphe 1, sous c), ii), de la directive 2010/13, lequel met en œuvre, dans son domaine d’application, l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
Une telle discrimination ne saurait être justifiée par un objectif de protection des mineurs contre les publicités comportant des contenus prétendument nuisibles.
Sur le grief tiré de violations de la directive 2000/31 (« directive sur le commerce électronique »)
À titre liminaire, la Cour rappelle que la directive 2000/31 repose sur l’application des principes de contrôle dans l’État membre d’origine et de reconnaissance mutuelle, consacrés à son article 3, de telle sorte que, dans le cadre du domaine coordonné de cette directive, les services de la société de l’information sont réglementés dans le seul État membre sur le territoire duquel les prestataires de ces services sont établis.
La Commission reprochant à la Hongrie d’avoir manqué aux obligations qui lui incombent en vertu de l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2000/31, en interdisant la mise à disposition des personnes de moins de dix-huit ans des contenus (10) ou des publicités (11) qui promeuvent ou représentent la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité, la Cour examine si les dispositions nationales portant une telle interdiction introduisent une restriction à la libre circulation des services de la société de l’information en provenance d’un État membre, au sens de cet article 3, paragraphe 2.
En ce qui concerne l’article 6/A de la loi sur la protection des enfants, la Cour considère, premièrement, que les prestations visées par cette disposition relèvent de la notion de « services de la société de l’information », au sens de l’article 2, sous a), de la directive 2000/31.
Deuxièmement, la Cour précise que les exigences établies par cet article 6/A, qui concernent l’exercice de l’activité d’un service de la société de l’information, relèvent de la notion de « domaine coordonné », au sens de l’article 2, sous h), de la directive 2000/31.
Troisièmement, la Cour constate que l’interdiction prévue par ledit article 6/A restreint la libre circulation des services de la société de l’information en provenance d’un autre État membre, au sens de l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2000/31, cette interdiction réduisant la possibilité pour les prestataires de services établis dans un autre État membre de fournir des services comportant des contenus visés par ladite interdiction auprès de sa clientèle potentielle résidant en Hongrie, et rend ainsi moins attrayante l’activité consistant à offrir de tels services dans ce dernier État membre.
En ce qui concerne l’article 8, paragraphe 1a, de la loi sur la publicité commerciale, la Cour constate, premièrement, que les services de publicité visés par cette disposition sont susceptibles de constituer des « services de la société de l’information », au sens de l’article 2, sous a), de la directive 2000/31, et relèvent ainsi du champ d’application de la directive 2000/31.
Deuxièmement, la Cour souligne que l’interdiction instaurée par cet article 8, paragraphe 1a, relève de la notion de « domaine coordonné » au sens de l’article 2, sous h), de la directive 2000/31.
Troisièmement, la Cour précise que ledit article 8, paragraphe 1a, restreint la libre circulation des services de la société de l’information en provenance d’un autre État membre, en ce que cette disposition rend moins attrayant l’exercice de la libre prestation des services.
Or, les restrictions établies par les dispositions examinées ne peuvent être considérées comme étant nécessaires, au sens de l’article 3, paragraphe 4, sous a), i), de la directive 2000/31, pour garantir la réalisation de l’objectif légitime de la protection des mineurs, dans la mesure où ces dispositions opèrent une discrimination directement fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle et méconnaissent ainsi le contenu essentiel de l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
Sur le grief tiré de violations de la directive 2006/123 et de l’article 56 TFUE en ce qui concerne l’existence de restrictions à la libre circulation des services.
a) Sur l’existence de restrictions
S’agissant, en premier lieu, de l’article 6/A de la loi sur la protection des enfants, la Cour relève tout d’abord que le fait que cette disposition constitue une réglementation applicable à des « services de la société de l’information », au sens de la directive 2000/31, n’exclut pas l’application des exigences découlant de la directive 2006/123 et celle de l’article 56 TFUE. En effet, compte tenu du large éventail de personnes auxquelles s’applique cet article, l’interdiction de la mise à disposition des contenus qu’il vise pourrait concerner la fourniture de services autres que des services de la société de l’information. Au regard de l’article 4, point 1, de la directive 2006/123, selon lequel la notion de « service » comprend toute activité économique non salariée, exercée normalement contre rémunération, visée à l’article 57 TFUE, de tels services pourraient consister notamment en des activités de garde d’enfants pendant la journée.
La Cour observe ensuite que ces services ne sont pas exclus du champ d’application de cette directive au titre de son article 2, paragraphe 2, sous j), selon lequel celle-ci ne s’applique notamment pas aux services sociaux relatifs à l’aide à l’enfance. En effet, la Hongrie n’a pas démontré que toutes les prestations et les mesures spécifiques relevant du champ d’application de la loi sur la protection des enfants sont assurées par l’État, par une association caritative reconnue comme telle par l’État ou par un prestataire de services privé mandaté par ce dernier.
Enfin, la Cour considère que l’interdiction énoncée à l’article 6/A de cette loi non seulement réduit la possibilité pour les prestataires établis dans un autre État membre de fournir des services comportant les contenus visés à cet article auprès de leur clientèle potentielle résidant en Hongrie, mais rend la réception de ces services moins attrayante pour les destinataires des services relevant du champ d’application dudit article. Partant, l’interdiction énoncée à cette disposition constitue une exigence de nature à restreindre la libre circulation des services, au sens de la directive 2006/123.
S’agissant, en deuxième lieu, de l’article 8, paragraphe 1a, de la loi sur la publicité commerciale, la Cour constate également que, eu égard au champ d’application particulièrement large de l’interdiction énoncée à cette disposition, cette interdiction peut concerner des publicités effectuées autrement qu’au moyen d’un service de média audiovisuel ou par voie électronique. Ainsi, les services de publicité visés par cet article 8, paragraphe 1a, sont susceptibles de relever de la notion de « service », au sens de l’article 4, point 1, de cette directive.
En outre, ces services de publicité autres qu’audiovisuels ou par voie électronique ne sauraient relever des exceptions prévues par la directive 2006/123.
Dans ce contexte, la Cour relève que l’interdiction énoncée à cet article 8, paragraphe 1a, constitue une exigence restreignant la libre prestation des services, au sens de la directive 2006/123, car cette disposition restreint la possibilité, pour les personnes fournissant des services de publicité, de promouvoir ces services en Hongrie, lorsque les publicités qu’elles proposent, incluant des contenus visés par ledit article, pourraient être vues ou entendues par un mineur.
En troisième lieu, la Cour examine l’article 9, paragraphe 12, de la loi sur l’éducation publique (12), lequel prévoit que les activités organisées pour les élèves concernant la culture sexuelle, la vie sexuelle, l’orientation sexuelle ou le développement sexuel ne doivent pas viser à promouvoir la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité.
La Cour souligne, tout d’abord, que cette disposition apparaît comme étant applicable à des services éducatifs qui, lorsqu’ils sont fournis contre rémunération en dehors du système d’enseignement public ou dans le cadre de ce système, mais par des prestataires de services externes, relèvent de la notion de « service », au sens de l’article 4, point 1, de la directive 2006/123.
Par ailleurs, des services éducatifs fournis habituellement aux élèves ne relèvent pas de l’exception prévue à l’article 2, paragraphe 2, sous j), de cette directive.
Enfin, la Cour considère que l’article 9, paragraphe 12, de la loi sur l’éducation publique constitue une exigence susceptible de restreindre la libre circulation des services garantie par les articles 16 et 19 de la directive 2006/123, lorsque ces services, qui visent des activités organisées pour les élèves concernant la culture sexuelle, la vie sexuelle, l’orientation sexuelle et le développement sexuel, sont fournis contre rémunération en dehors du système d’enseignement public ou dans le cadre de ce système, mais par des prestataires de services externes. Ainsi, cette disposition doit être considérée comme rendant moins attrayant l’exercice de cette liberté.
b) Sur l’absence de justification des restrictions
La Cour estime que l’objectif invoqué par la Hongrie, à savoir d’assurer le développement physique, mental, émotionnel ou moral sain des mineurs, ne saurait justifier les restrictions constatées. En effet, un État membre ne saurait se fonder sur une interprétation de l’article 16, paragraphe 3, de la directive 2006/123 (13) qui méconnaîtrait l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe ou l’orientation sexuelle, consacrée par l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
Les dispositions examinées opérant une discrimination directement fondée sur le sexe et l’orientation sexuelle, portant atteinte au contenu essentiel de l’article 21, paragraphe 1, de la Charte, les exigences établies par celles-ci ne sauraient être justifiées au regard de l’article 16, paragraphe 3, de la directive 2006/123, interprété à la lumière dudit article 21, paragraphe 1.
Sur le grief tiré de violations des articles 1er, 7, 11 et 21 de la Charte
Par ce grief, la Commission reproche à la Hongrie d’avoir manqué aux obligations lui incombant en vertu des articles 1er, 7, 11 et 21 de la Charte, dès lors que les dispositions législatives insérées par la loi modificative, et dont il a été établi qu’elles sont contraires à l’une ou l’autre des directives examinées précédemment, restreignent l’accès des personnes de moins de dix-huit ans aux contenus médiatiques ou aux communications commerciales qui promeuvent ou représentent la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité (14).
En premier lieu, la Cour accueille d’emblée ce grief en ce qu’il vise une violation de l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
En deuxième lieu, la Cour juge que l’interdiction de mise à disposition des mineurs de certains contenus, prévue par les dispositions litigieuses, constitue une limitation particulièrement grave du droit au respect de la vie privée et familiale, consacré à l’article 7 de la Charte, des personnes non cisgenres, en ce compris les personnes transgenres, ou non hétérosexuelles.
À cet égard, la Cour rappelle que cet article 7 protège l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle d’une personne en tant qu’élément constitutif et un des aspects les plus intimes de sa vie privée. Ainsi, cette disposition englobe le droit pour chacun d’établir les détails de son identité d’être humain, ce qui comprend le droit des personnes transsexuelles à l’épanouissement personnel et à l’intégrité physique et morale ainsi qu’au respect et à la reconnaissance de leur orientation et de leur identité sexuelles. À cet effet, ledit article 7 impose aux États membres des obligations négatives ayant pour objet de prémunir les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles contre les ingérences arbitraires des pouvoirs publics, et des obligations positives qui impliquent la mise en place de procédures efficaces et accessibles garantissant un respect effectif de leur droit à l’identité sexuelle. Compte tenu de l’importance particulière de ce droit, les États membres ne jouissent que d’une marge d’appréciation restreinte dans ce domaine.
En l’espèce, la Cour estime que les dispositions litigieuses, en ce qu’elles restreignent l’accès des mineurs aux contenus ou aux communications commerciales qui promeuvent ou représentent la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité, relèvent du champ d’application de la notion de « vie privée », au sens du même article 7. En effet, elles concernent le développement de l’identité sexuelle individuelle.
Or, la Cour considère qu’une telle restriction présente un caractère offensant et stigmatisant à l’égard des membres de la société concernés par lesdites dispositions.
Premièrement, les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles sont considérées comme étant nuisibles à l’épanouissement physique, mental et moral des mineurs sur la seule base de leur identité sexuelle ou de leur orientation sexuelle.
Deuxièmement, la limitation des contenus ou des communications commerciales visés par les dispositions litigieuses non seulement marginalise les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles, mais renforce la perception stigmatisante de leur identité sexuelle ou de leur orientation sexuelle dans la sphère publique.
Troisièmement, le fait qu’un acte législatif énonce qu’il introduit « des mesures plus sévères à l’encontre des délinquants pédophiles », tout en prévoyant que les mineurs doivent être protégés des représentations de la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, du changement de sexe ou de l’homosexualité, est de nature à accroître l’effet offensant et stigmatisant des dispositions litigieuses, voire à susciter le développement de comportements haineux envers les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles dès lors que celles-ci pourraient ainsi être associées à des délinquants sexuels.
Quatrièmement, ces dispositions font apparaître une préférence pour certains types d’identités personnelles ou sexuelles, de relations ou de familles par rapport à d’autres, contribuant à la stigmatisation des identités, des relations ou des familles n’en faisant pas partie.
En troisième lieu, la Cour estime que l’interdiction de mettre à disposition des mineurs des contenus ou des publicités visés par les dispositions litigieuses constitue une ingérence particulièrement grave dans la liberté d’expression et d’information, garantie par l’article 11 de la Charte.
En effet, la Cour constate, d’une part, que les dispositions litigieuses limitent, pour les fournisseurs de services de médias, de services publicitaires, ainsi que de services éducatifs, le droit de communiquer des « informations » garanti à l’article 11 de la Charte et, par extension, le pluralisme dans la production et la programmation des informations dans l’Union.
D’autre part, les dispositions litigieuses ont également pour effet de restreindre le droit de toute personne de recevoir des informations promouvant ou représentant la divergence par rapport à l’identité personnelle correspondant au sexe à la naissance, le changement de sexe ou l’homosexualité. Ainsi, elles limitent la liberté d’expression et d’information non seulement à l’égard des mineurs, mais également à l’égard du grand public souhaitant recevoir de tels contenus ou de telles publicités commerciales, ainsi qu’à l’égard des fournisseurs de services diffusant ces contenus sous la forme de publicités, d’annonces d’intérêt public ou de messages de sensibilisation diffusés dans la sphère publique.
Ces ingérences aux articles 7 et 11 de la Charte ne peuvent être justifiées par les objectifs avancés par la Hongrie, à savoir, d’une part, l’intérêt supérieur de l’enfant, garanti par l’article 24, paragraphe 2, de la Charte et, d’autre part, la protection du droit des parents d’assurer l’éducation de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques, consacré à l’article 14, paragraphe 3, de la Charte.
En quatrième lieu, la Cour estime également que l’interdiction de mise à disposition des mineurs des contenus ou des publicités visés par les dispositions litigieuses viole la dignité humaine, protégée par l’article 1er de la Charte, des personnes non cisgenres, en ce compris les personnes transgenres, ou non hétérosexuelles.
La dignité de la personne humaine faisant partie de la substance des droits inscrits dans la Charte, aucun de ceux-ci ne peut être utilisé pour porter atteinte à la dignité d’autrui. Il ne peut donc y être porté atteinte, même en cas de limitation d’un droit.
En l’espèce, la Cour constate que les dispositions litigieuses ont pour conséquence de stigmatiser et de marginaliser les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles, qui forment un groupe minoritaire de personnes, pour le seul motif de leur identité sexuelle ou de leur orientation sexuelle. En outre, il découle du titre de la loi modificative, combiné avec l’effet stigmatisant et marginalisant des dispositions litigieuses, que la Hongrie a procédé à une association entre, d’une part, le fait de ne pas être cisgenre ou de ne pas être hétérosexuel et, d’autre part, la délinquance pédophile. Or, une telle association porte atteinte à la dignité humaine des personnes concernées, au sens de l’article 1er de la Charte.
Cette association et cette stigmatisation conduisent en effet au traitement d’un groupe de personnes, qui font partie intégrante d’une société caractérisée par le pluralisme, comme une menace pour cette société méritant un traitement légal particulier conduisant à établir, maintenir ou renforcer leur « invisibilité » sociale, en méconnaissance de l’article 1er de la Charte.
Sur le grief tiré d’une violation de l’article 2 TUE
S’agissant du grief portant sur la violation de l’article 2 TUE, la Cour rappelle que cette disposition ne constitue pas une simple énonciation d’orientations ou d’intentions de nature politique, mais contient des valeurs qui relèvent de l’identité même de l’Union en tant qu’ordre juridique commun et qui exigent des États membres de les maintenir et de les promouvoir. La circonstance que ces valeurs sont concrétisées dans d’autres principes et dispositions du droit de l’Union contenant des obligations juridiquement contraignantes plus précises pour les États membres ne saurait remettre en cause leur caractère juridiquement contraignant pour ces derniers.
Une telle interprétation de cet article découle non seulement des termes de celui-ci, mais également de son contexte ainsi que de sa genèse.
Premièrement, s’agissant du libellé de l’article 2 TUE, cette disposition circonscrit les valeurs fondatrices de l’Union que les États membres, liés par ces valeurs du fait de leur appartenance à l’Union, s’engagent mutuellement à respecter, à maintenir et à promouvoir.
Deuxièmement, s’agissant du contexte dans lequel s’inscrit cet article 2, l’économie générale du traité UE plaide également en faveur d’un tel caractère contraignant des valeurs consacrées audit article. En effet, l’article 49 TUE notamment implique que le respect des valeurs inscrites à l’article 2 TUE constitue une condition préalable à l’adhésion à l’Union de tout État européen demandant à devenir membre de l’Union, regroupant ainsi des États qui ont librement et volontairement adhéré aux mêmes valeurs et qui s’engagent de façon continue à les promouvoir.
Troisièmement, les travaux préparatoires de cet article 2 confirment cette interprétation, la notion de « valeurs » ayant été introduite par ce traité en reprenant la rédaction retenue par la Convention sur l’avenir de l’Europe, selon laquelle les valeurs fondamentales européennes « doivent avoir un contenu juridique de base clair et non controversé, de sorte que les États membres peuvent discerner les obligations sanctionnables qui en découlent ».
En outre, s’agissant de l’argument de la Hongrie selon lequel un manquement à de telles obligations au titre de l’article 2 TUE ne saurait faire l’objet d’un recours en constatation de manquement au titre de l’article 258 TFUE, la Cour constate qu’il ne saurait être considéré que ces valeurs ne peuvent être protégées par l’Union que dans le cadre de la procédure prévue à l’article 7 TUE (15).
En l’absence d’une dérogation à la règle de compétence générale que lui confère l’article 19 TUE pour assurer le respect du droit dans l’interprétation et l’application des traités, la Cour reste compétente pour contrôler, dans le cadre d’une procédure en manquement au titre de l’article 258 TFUE, le respect par les États membres des obligations découlant de l’article 2 TUE.
La Cour précise toutefois que, dans le cadre d’un recours en manquement, seules des violations manifestes et particulièrement graves d’une ou de plusieurs des valeurs communes aux États membres peuvent donner lieu au constat d’une méconnaissance, par un État membre, des obligations juridiquement contraignantes découlant du même article 2, de telles violations étant incompatibles avec l’identité même de l’Union en tant qu’ordre juridique commun d’une société caractérisée par le pluralisme. La violation de plusieurs droits fondamentaux garantis par la Charte, qui concrétisent les valeurs consacrées à l’article 2 TUE, peut être un indice d’une violation de ces valeurs.
En l’occurrence, la loi modificative conduit à la stigmatisation et à la marginalisation des personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles, pour le seul motif de leur identité sexuelle ou de leur orientation sexuelle. Ces conséquences sont aggravées par le fait que cette loi procède en outre à une association entre le fait de ne pas être cisgenre ou hétérosexuel et la délinquance pédophile, suggérant que les personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles constituent une menace fondamentale pour la société hongroise et la société européenne. Partant, cette loi porte atteinte, de manière manifeste et particulièrement grave, aux droits des personnes non cisgenres ou non hétérosexuelles, ainsi qu’aux valeurs de respect de la dignité humaine, d’égalité et de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités au sens de cet article 2, de sorte qu’elle est contraire à l’identité même de l’Union en tant qu’ordre juridique commun dans une société caractérisée par le pluralisme.
Étant donné que l’article 4, paragraphe 2, TUE ne protège qu’une conception des identités nationales, au sens de cet article, qui est conforme aux valeurs consacrées à l’article 2 TUE, la Hongrie ne saurait valablement invoquer son identité nationale pour justifier l’adoption de ladite loi. Même si l’Union est tenue de respecter l’identité nationale des États membres, conformément audit article 4, paragraphe 2, de sorte que ces États disposent d’une certaine marge d’appréciation pour assurer la mise en œuvre des valeurs visées à l’article 2 TUE et des principes du droit de l’Union qui les concrétisent, il n’en découle nullement que les obligations résultant de cet article 2 peuvent varier d’un État membre à l’autre.
Sur le grief tiré de violations de l’article 10 du RGPD (16) et de l’article 8, paragraphe 2, de la Charte (17)
Enfin, la Cour examine les dispositions de la loi sur le casier judiciaire (18) qui prévoient que le service du casier judiciaire met à la disposition de toute personne autorisée, par voie électronique, les données enregistrées relatives aux personnes qui ont commis des infractions à la liberté sexuelle ou aux mœurs sexuelles à l’encontre d’enfants, lorsque cet accès est nécessaire aux fins de la protection des enfants et de la prévention de telles infractions.
La Cour rappelle que le RGPD ne s’oppose pas, en principe, à ce que des données à caractère personnel soient mises à disposition de la personne autorisée lorsque cette mise à disposition est nécessaire à l’exécution d’une mission d’intérêt public ou relevant de l’exercice de l’autorité publique, au sens de l’article 6, paragraphe 1, premier alinéa, sous e), de ce règlement, pourvu que la législation autorisant ladite mise à disposition prévoie des garanties appropriées pour les droits et les libertés des personnes concernées, au sens de l’article 10 du RGPD.
En l’occurrence, la Cour constate, d’une part, que la notion de « personne autorisée », au sens de l’article 67, paragraphe 1, sous d), de la loi sur le casier judiciaire, n’est pas définie de manière suffisamment circonscrite. Or, le traitement de données à caractère personnel relatives aux condamnations pénales et aux infractions, en vertu de l’article 10 du RGPD, doit être prévisible.
D’autre part, les conditions matérielles de l’accès à ces données ne sauraient davantage être considérées comme étant suffisamment précises, dans la mesure où l’article 75/B, paragraphe 3, sous b), confie au seul demandeur d’accès, par le biais d’une simple déclaration, l’appréciation de la nécessité et de la proportionnalité d’un tel accès, plutôt qu’à l’autorité compétente contrôlant l’accès au casier judiciaire. Une telle autodéclaration du demandeur n’est manifestement pas apte à limiter au strict nécessaire l’ingérence dans les droits fondamentaux au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel des personnes concernées, causée par la divulgation de ces données.
Dans ces conditions, à défaut de prévoir des garanties appropriées pour les droits et les libertés des personnes concernées, au sens de l’article 10 du RGPD, les dispositions examinées de la loi sur le casier judiciaire ne sauraient justifier un traitement des données à caractère personnel figurant dans le casier judiciaire des personnes intéressées au motif qu’il serait nécessaire à l’exécution d’une mission d’intérêt public. Elles méconnaissent dès lors cette disposition du RGPD ainsi que l’article 8, paragraphe 2, de la Charte.
1 Aux termes de cette disposition, « [l]’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes ».
2 {2}A pedofil bűnelkövetőkkel szembeni szigorúbb fellépésről, valamint a gyermekek védelme érdekében egyes törvények módosításáról szóló 2021. évi LXXIX. törvény (loi no LXXIX de 2021 introduisant des mesures plus sévères à l’encontre des délinquants pédophiles et modifiant certaines lois en vue de protéger les enfants), du 15 juin 2021 (Magyar Közlöny 2021/118.) (ci-après la « loi modificative »).
3 À savoir l’article 56 TFUE, l’article 3, paragraphe 2, de la directive 2000/31/CE du Parlement européen et du Conseil, du 8 juin 2000, relative à certains aspects juridiques des services de la société de l’information, et notamment du commerce électronique, dans le marché intérieur (« directive sur le commerce électronique ») (JO 2000, L 178, p. 1), les articles 16 et 19 de la directive 2006/123/CE du Parlement européen et du Conseil, du 12 décembre 2006, relative aux services dans le marché intérieur (JO 2006, L 376, p. 36) et l’article 9, paragraphe 1, sous c), ii), de la directive 2010/13/UE du Parlement européen et du Conseil, du 10 mars 2010, visant à la coordination de certaines dispositions législatives, réglementaires et administratives des États membres relatives à la fourniture de services de médias audiovisuels (directive « Services de médias audiovisuels ») (JO 2010, L 95, p. 1).
4 À savoir les articles 1er, 7, 11 et 21 de la Charte.
5 Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil, du 27 avril 2016, relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE (« RGPD ») (JO 2016, L 119, p. 1).
6 À savoir l’article 9, paragraphe 6, de l’a médiaszolgáltatásokról és a tömegkommunikációról szóló 2010. évi CLXXXV. törvény (loi no CLXXXV de 2010 sur les services de médias et sur les moyens de communication de masse), du 31 décembre 2010 (Magyar Közlöny 2010/202.), telle que modifiée, lu en combinaison avec l’article 10, paragraphe 1, sous d), ainsi que l’article 32, paragraphe 4a, de cette loi.
7 À l’article 179, paragraphe 2, de la loi sur les services de médias.
8 L’article 3, paragraphe 2, de la directive 2010/13 permet aux États membres de déroger provisoirement à l’obligation d’assurer la liberté de réception de services de médias audiovisuels en provenance d’autres États membres, prévue au premier paragraphe de cet article, lorsqu’un tel service fourni par un fournisseur relevant de la compétence d’un autre État membre enfreint d’une manière manifeste, sérieuse et grave, notamment, l’article 6 bis, paragraphe 1, de cette directive, ou porte atteinte ou présente un risque sérieux et grave d’atteinte à la santé publique.
9 A gazdasági reklámtevékenység alapvető feltételeiről és egyes korlátairól szóló 2008. Évi XLVIII. Törvény (loi no XLVIII de 2008 relative aux conditions de base et à certaines restrictions applicables aux activités de publicité commerciale), du 28 juin 2008 (Magyar Közlöny 2008/95.). L’article 8, paragraphe 1a, de cette loi, a été inséré par la loi modificative.
10 À l’article 6/A de l’a gyermekek védelméről és a gyámügyi igazgatásról szóló 1997. Évi XXXI. Törvény (loi no XXXI de 1997 relative à la protection des enfants et à l’administration des tutelles), du 8 mai 1997 (Magyar Közlöny 1997/39.), telle que modifiée.
11 À l’article 8, paragraphe 1a, de la loi sur la publicité commerciale, telle que modifiée.
12 A nemzeti köznevelésről szóló 2011. Évi CXC. Törvény (loi no CXC de 2011 sur l’éducation publique nationale), du 29 décembre 2011 (Magyar Közlöny 2011/162.)
13 Cette disposition prévoit, en substance, que l’État membre dans lequel le prestataire se déplace pour fournir son service peut imposer des exigences concernant la prestation de l’activité de service lorsque celles-ci sont justifiées, notamment par une raison d’ordre public et de sécurité publique, et respectent le principe de proportionnalité.
14 Ci-après les « dispositions litigieuses ».
15 Cette procédure permet notamment au Conseil, sur proposition motivée d’un tiers des États membres, du Parlement européen ou de la Commission européenne, de constater qu’il existe un risque clair de violation grave par un État membre des valeurs visées à l’article 2 TUE.
16 Conformément à cet article, le traitement relatif aux données relatives aux condamnations pénales et aux infractions ne peut être effectué que sous le contrôle de l’autorité publique, à moins qu’il ne soit autorisé par le droit de l’Union ou par le droit d’un État membre qui prévoit des garanties appropriées pour les droits et libertés des personnes concernées. {17}L’article 8, paragraphe 2, de la Charte précise que les données à caractère personnel doivent, notamment, être traitées loyalement, à des fins déterminées et sur la base du consentement de la personne concernée ou en vertu d’un autre fondement légitime prévu par la loi. {18}Article 67, paragraphe 1, sous d), lu en combinaison avec l’article 75/B, paragraphe 3, sous b), de l’a bűnügyi nyilvántartási rendszerről, az Európai Unió tagállamainak bíróságai által magyar állampolgárokkal szemben hozott ítéletek nyilvántartásáról, valamint a bűnügyi és rendészeti biometrikus adatok nyilvántartásáról szóló 2009. évi XLVII. törvény (loi no XLVII de 2009 sur le casier judiciaire, le registre des jugements prononcés contre des ressortissants hongrois par des juridictions des États membres de l’Union européenne, et l’enregistrement de données biométriques en matière pénale et répressive), du 19 juin 2009 (Magyar Közlöny 2009/83.).
17 L’article 8, paragraphe 2, de la Charte précise que les données à caractère personnel doivent, notamment, être traitées loyalement, à des fins déterminées et sur la base du consentement de la personne concernée ou en vertu d’un autre fondement légitime prévu par la loi.
18 Article 67, paragraphe 1, sous d), lu en combinaison avec l’article 75/B, paragraphe 3, sous b), de l’a bűnügyi nyilvántartási rendszerről, az Európai Unió tagállamainak bíróságai által magyar állampolgárokkal szemben hozott ítéletek nyilvántartásáról, valamint a bűnügyi és rendészeti biometrikus adatok nyilvántartásáról szóló 2009. évi XLVII. törvény (loi no XLVII de 2009 sur le casier judiciaire, le registre des jugements prononcés contre des ressortissants hongrois par des juridictions des États membres de l’Union européenne, et l’enregistrement de données biométriques en matière pénale et répressive), du 19 juin 2009 (Magyar Közlöny 2009/83.)
Arrêt de la Cour (deuxième chambre) du 18 juin 2026.#Z.R. et Ś. contre U. et Z.#Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Règlement (CE) no 44/2001 – Compétence judiciaire, reconnaissance et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Article 5, point 3 – Compétence spéciale en matière délictuelle ou quasi délictuelle – Lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire – Personnes physiques et morales alléguant une atteinte à leurs droits de la personnalité résultant de la diffusion d’un contenu audiovisuel à la télévision et sur Internet – Compétence internationale des juridictions d’un État membre autre que l’État membre de production de ce contenu – Lieu de la matérialisation du dommage – Centre des intérêts de ces personnes – Contenu comportant des éléments permettant d’identifier indirectement une personne en tant qu’individu – Recours tendant à obtenir des mesures visant à éliminer et à prévenir les effets d’une telle atteinte ainsi qu’à la réparation du préjudice moral.#Affaire C-232/25.
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Arrêt de la Cour (première chambre) du 18 juin 2026.#Datenschutzbehörde et Dr. G S contre Bundesministerin für Justiz et D GmbH.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Articles 77 et 79 – Voies de recours – Exercice parallèle – Articulation entre l’introduction d’une réclamation auprès d’une autorité nationale de contrôle et l’exercice d’un recours juridictionnel – Risque de décisions contradictoires – Principe de protection juridictionnelle effective – Autonomie procédurale des États membres – Principe d’effectivité – Principe d’équivalence.#Affaire C-414/24.
18/06/2026
Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 18 juin 2026.#NTH Haustechnik GmbH contre EM.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Article 5, paragraphe 1, sous e) – Limitation de la conservation – Article 6, paragraphe 1, premier alinéa, sous e) – Licéité du traitement desdites données relatif à un contrat de travail dans le cadre d’une procédure judiciaire – Article 17, paragraphe 3, sous e) – Absence d’obligation de procéder à l’effacement des mêmes données en cas de traitement nécessaire à la constatation, à l’exercice ou à la défense de droits en justice – Données collectées par l’employeur en vue d’établir un manquement grave de l’employé à ses obligations – Utilisation de preuves obtenues de manière illégale.#Affaire C-484/24.
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Jurisprudence CJUE — 62024CJ0522
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