| CELEX | 62026CO0067 |
| Type | Ordonnance CJUE |
| Date | jeudi 16 juillet 2026 |
ORDONNANCE DE LA COUR (huitième chambre)
16 juillet 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour – Absence de mise en œuvre du droit de l’Union – Incompétence manifeste de la Cour »
Dans l’affaire C‑67/26,
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par la Corte di Giustizia Tributaria di secondo grado del Lazio (cour de justice fiscale de deuxième instance du Latium, Italie), par décision du 7 janvier 2026, parvenue à la Cour le 4 février 2026, dans la procédure
Napag Italia Srl, en liquidation,
contre
Agenzia delle Entrate – Direzione Regionale del Lazio,
LA COUR (huitième chambre),
composée de Mme O. Spineanu‑Matei, présidente de chambre, MM. N. Piçarra (rapporteur) et N. Fenger, juges,
avocat général : Mme T. Ćapeta,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la décision prise, l’avocate générale entendue, de statuer par voie d’ordonnance motivée, conformément à l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour,
rend la présente
Ordonnance
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 49, paragraphe 3, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci‑après la « Charte »).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Napag Italia Srl (ci‑après « Napag »), société à responsabilité limitée de droit italien, à l’Agenzia delle Entrate – Direzione Regionale del Lazio (administration fiscale – direction régionale du Latium, Italie) (ci‑après l’« administration fiscale ») au sujet d’une sanction pécuniaire infligée à Napag pour avoir présenté une déclaration de revenus portant sur des opérations qualifiées d’inexistantes.
Le cadre juridique
Le droit de l’Union
3 L’article 49 de la Charte, intitulé « Principes de légalité et de proportionnalité des délits et des peines », dispose, à son paragraphe 3 :
« L’intensité des peines ne doit pas être disproportionnée par rapport à l’infraction. »
4 Aux termes de l’article 51, paragraphe 1, de la Charte :
« Les dispositions de la présente Charte s’adressent aux institutions, organes et organismes de l’Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu’aux États membres uniquement lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union. En conséquence, ils respectent les droits, observent les principes et en promeuvent l’application, conformément à leurs compétences respectives et dans le respect des limites des compétences de l’Union telles qu’elles lui sont conférées dans les traités. »
Le droit italien
5 L’article 8, paragraphe 2, du decreto‑legge n. 16 – Disposizioni urgenti in materia di semplificazioni tributarie, di efficientamento e potenziamento delle procedure di accertamento (décret‑loi no 16 portant dispositions urgentes en matière de simplification fiscale, d’amélioration de l’efficacité et de renforcement des procédures de contrôle), du 2 mars 2012 (GURI no 52, du 2 mars 2012, p. 1), converti en loi et modifié par la loi no 44 du 26 avril 2012 (supplément ordinaire à la GURI no 99, du 28 avril 2012) (ci‑après le « décret-loi no 16/2012 »), prévoit :
« Aux fins de l’établissement de l’impôt sur le revenu, les produits correspondant directement à des charges ou à d’autres coûts afférents à des biens ou des services qui n’ont pas fait l’objet d’une livraison ou d’une prestation effective ne sont pas pris en compte dans la détermination du revenu faisant l’objet d’une rectification, dans la limite du montant dont la déduction est refusée au titre de ces charges ou de ces autres coûts. Dans ce cas, il est appliqué une sanction administrative comprise entre 25 % et 50 % du montant des charges ou des autres coûts afférents à des biens ou des services n’ayant donné lieu à aucune livraison ou prestation effective et indiqués dans la déclaration de revenus. Les dispositions de l’article 12 du [decreto legislativo n. 472 – Disposizioni generali in materia di sanzioni amministrative per le violazioni di norme tributarie, a norma dell’articolo 3, comma 133, della legge 23 dicembre 1996, n. 662 (décret législatif no 472 portant dispositions générales en matière de sanctions administratives applicables aux infractions fiscales, conformément à l’article 3, paragraphe 133, de la loi no 662 du 23 décembre 1996), du 18 décembre 1997 (GURI no 5, du 8 janvier 1998, supplément ordinaire no 4)] ne sont en aucun cas applicables. La sanction ne peut être réduite que dans les conditions prévues à l’article 16, paragraphe 3, du décret législatif no 472, du 18 décembre 1997. »
Le litige au principal et la question préjudicielle
6 Napag, placée en liquidation en 2023, exerçait une activité de commerce de gros de produits pétroliers.
7 À l’issue d’un contrôle fiscal portant sur les années 2015 à 2017, l’administration fiscale a estimé que deux opérations déclarées par Napag aux fins de l’établissement de l’impôt sur le revenu dû au titre de l’année 2017 étaient dépourvues de réalité matérielle. Ces opérations consistaient, d’une part, en l’acquisition de 357 317 tonnes de pétrole auprès de la société iranienne International Jahan Kala Polymer, pour un montant de 107 435 864 euros et, d’autre part, en la revente de ce même pétrole à la société turque Impex Polimer Dis. Tic. Ltd, pour un montant de 107 453 730 euros. Chacune d’entre elles était justifiée par des factures, émises respectivement par la société iranienne et par Napag.
8 Par une décision du 29 septembre 2022, l’administration fiscale a infligé à Napag, sur le fondement de l’article 8, paragraphe 2, du décret‑loi no 16/2012, une sanction pécuniaire d’un montant de 26 858 966 euros, correspondant à 25 % des coûts figurant sur les factures contestées.
9 Napag a formé un recours contre cette décision devant la Corte di Giustizia Tributaria di primo grado del Lazio (cour de justice fiscale de première instance du Latium, Italie), qui a été rejeté par un jugement du 12 décembre 2023.
10 Napag a interjeté appel de ce jugement devant la Corte di Giustizia Tributaria di secondo grado del Lazio (cour de justice fiscale de deuxième instance du Latium, Italie), qui est la juridiction de renvoi.
11 Cette juridiction s’interroge sur la compatibilité de l’article 8, paragraphe 2, du décret‑loi no 16/2012 avec l’article 49, paragraphe 3, de la Charte. Elle relève que cette première disposition instaure un régime de sanction rigide et automatique des déclarations fiscales faisant état d’opérations qualifiées d’inexistantes, par l’application, aux montants concernés, d’un pourcentage fixe qui ne tient compte ni de l’élément intentionnel, tenant au dol ou à la faute grave, ni du préjudice effectivement causé aux recettes de l’État. Elle précise que, en l’occurrence, l’administration fiscale a elle‑même indiqué qu’aucun préjudice n’avait été causé au Trésor public.
12 Ladite juridiction fait en outre état des critiques formulées contre la jurisprudence de la Corte suprema di cassazione (Cour de cassation, Italie), selon laquelle la sanction pécuniaire infligée sur le fondement de l’article 8, paragraphe 2, du décret‑loi no 16/2012 ne méconnaît pas le principe de proportionnalité garanti par l’article 3 de la Constitution italienne. Elle indique que la doctrine et une partie des juges du fond ont relevé le caractère disproportionné de cette sanction, qui serait susceptible d’excéder celle encourue en cas de défaut de paiement de l’impôt effectivement dû.
13 La juridiction de renvoi considère que ladite sanction, bien que qualifiée de « sanction administrative », a, eu égard à sa finalité répressive, une nature quasi‑pénale. Elle précise, d’une part, que la sévérité de la même sanction présente désormais un caractère exceptionnel dans le système général des sanctions fiscales, compte tenu de la réduction du montant de celles‑ci approuvée par le législateur italien en 2024 et, d’autre part, que les dispositions nationales permettant de réduire les sanctions en cas de disproportion manifeste entre le montant de l’impôt auquel se rapporte l’infraction et celui de la sanction ne s’appliquent pas aux sanctions pécuniaires infligées sur le fondement de l’article 8, paragraphe 2, du décret-loi no 16/2012, considéré par la jurisprudence comme une « règle spéciale ».
14 Cette juridiction relève que le caractère proportionné de ces sanctions a été apprécié au regard du droit constitutionnel interne, mais non au regard de l’article 49 de la Charte. Elle estime néanmoins que la Charte est applicable puisque l’État italien met en œuvre le droit de l’Union, notamment en matière de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et de lutte contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
15 Dans ces conditions, la Corte di Giustizia Tributaria di secondo grado del Lazio (cour de justice fiscale de deuxième instance du Latium) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :
« L’article 49, paragraphe 3, de la [Charte], lu à la lumière du principe général de proportionnalité, s’oppose‑t‑il à une disposition telle que l’article 8, paragraphe 2, deuxième et troisième phrases, du décret‑loi [no 16/2012], qui prévoit l’application d’une sanction pécuniaire fixe, proportionnelle (de 25 % à 50 %) au montant des charges ou des autres coûts afférents à des biens ou services qui n’ont pas fait l’objet d’une livraison ou d’une prestation effective et qui ont été indiqués dans la déclaration de revenus, sans que la juridiction nationale puisse supprimer ou réduire la sanction lorsque des circonstances exceptionnelles rendent manifeste la disproportion entre le montant [de cette sanction] et la gravité de l’infraction ou du préjudice causé ? »
Sur l’incompétence de la Cour
16 En vertu de l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour, lorsque la Cour est manifestement incompétente pour connaître d’une affaire ou lorsqu’une demande de décision préjudicielle est manifestement irrecevable, la Cour, l’avocat général entendu, peut à tout moment décider de statuer par voie d’ordonnance motivée, sans poursuivre la procédure.
17 Il y a lieu de faire application de cette disposition dans la présente affaire.
18 Par sa question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 49, paragraphe 3, de la Charte doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une réglementation nationale prévoyant l’application d’une sanction pécuniaire fixe lorsque des opérations portant sur des biens ou des services mentionnées dans une déclaration de revenus n’ont pas été effectivement réalisées, sans que le juge puisse annuler cette sanction ou en diminuer le montant, si des circonstances exceptionnelles font apparaître une disproportion manifeste entre le montant de ladite sanction et la gravité du manquement ou le préjudice causé.
19 Aux termes de l’article 51, paragraphe 1, de la Charte, les dispositions de celle‑ci s’adressent aux États membres uniquement lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union.
20 Il résulte de cette disposition que, conformément à la jurisprudence constante de la Cour, les droits fondamentaux garantis dans l’ordre juridique de l’Union ont vocation à être appliqués dans toutes les situations régies par le droit de l’Union, mais non en dehors de celles‑ci (arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 31 ainsi que jurisprudence citée).
21 Lorsqu’une situation juridique ne relève pas du champ d’application du droit de l’Union, la Cour n’est pas compétente pour en connaître et les dispositions de la Charte éventuellement invoquées ne sauraient, à elles seules, fonder cette compétence (arrêts du 26 février 2013, Åkerberg Fransson, C‑617/10, EU:C:2013:105, point 22, et du 4 septembre 2025, Gnattai, C‑543/23, EU:C:2025:653, point 56 ainsi que jurisprudence citée).
22 En l’occurrence, hormis l’article 49, paragraphe 3, de la Charte, la décision de renvoi ne mentionne aucune disposition du droit de l’Union qui serait applicable au litige au principal et ne comporte aucun élément de nature à établir que ce litige concerne l’interprétation ou l’application d’une règle du droit de l’Union qui serait mise en œuvre au niveau national.
23 La juridiction de renvoi estime, en se référant à l’article 51, paragraphe 1, de la Charte, que cette dernière est applicable au litige au principal, dans la mesure où l’État italien met en œuvre le droit de l’Union en matière de TVA et de lutte contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
24 Toutefois, d’une part, il ressort de la décision de renvoi que le litige au principal porte non pas sur la TVA, mais sur l’impôt sur le revenu et sur la sanction pécuniaire mise à la charge de Napag en raison de la mention, dans sa déclaration de revenus, de charges afférentes à des opérations qualifiées d’inexistantes. Cette sanction a été infligée sur le fondement de l’article 8, paragraphe 2, du décret‑loi no 16/2012, qui sanctionne, en matière d’impôt sur le revenu, la prise en compte de charges correspondant à des opérations n’ayant donné lieu à aucune livraison de biens ou prestation de services effective. Aucun lien n’apparaît entre ce régime de sanction national et la réglementation relative à la TVA, qui fait l’objet de la directive 2006/112/CE du Conseil, du 28 novembre 2006, relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée (JO 2006, L 347, p. 1).
25 D’autre part, il ne ressort pas de la décision de renvoi que l’article 8, paragraphe 2, du décret‑loi no 16/2012 constitue la mise en œuvre, au sens de l’article 51, paragraphe 1, de la Charte, d’une réglementation adoptée sur le fondement de l’article 325 TFUE afin de protéger les intérêts financiers de l’Union.
26 Eu égard à l’ensemble des motifs qui précèdent, il y a lieu de constater, en application de l’article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure, que la Cour est manifestement incompétente pour répondre à la question posée par la juridiction de renvoi.
Sur les dépens
27 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle‑ci de statuer sur les dépens.
Par ces motifs, la Cour (huitième chambre) déclare :
La Cour est manifestement incompétente pour répondre à la question posée par la Corte di Giustizia Tributaria di secondo grado del Lazio (cour de justice fiscale de deuxième instance du Latium, Italie), par décision du 7 janvier 2026.
Signatures
* Langue de procédure : l’italien.
Ordonnance de rectification du 20 juillet 2026.#International Management Group (IMG) contre Commission européenne.#Rectification d’arrêt.#Affaire C-790/24 P.
20/07/2026
Ordonnance de la Cour (huitième chambre) du 16 juillet 2026.#M.O.#Renvoi préjudiciel – Article 53, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour – Directive (UE) 2017/1132 – Publicité et actualisation des indications concernant les sociétés – Cessation des fonctions par des membres du conseil d’administration – Fondation – Inapplicabilité – Article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Absence de mise en œuvre du droit de l’Union – Irrecevabilité manifeste.#Affaire C-358/25.
16/07/2026
Ordonnance de la Cour (neuvième chambre) du 15 juillet 2026.#Harouna Douamba contre Conseil de l'Union européenne.#Pourvoi – Article 181 du règlement de procédure de la Cour – Article 168, paragraphe 2, et article 119, paragraphes 2 et 4, du règlement de procédure – Pourvoi manifestement irrecevable – Absence de production d’un document officiel ou d’un mandat dans le délai imparti.#Affaire C-106/26 P.
15/07/2026
Ordonnance de la Cour (dixième chambre) du 15 juillet 2026.#Emilio De Capitani contre Conseil de l'Union européenne.#Pourvoi – Article 181 du règlement de procédure de la Cour – Accès aux documents – Règlement (CE) no 1049/2001 – Documents de travail émanant du secrétariat général du Conseil de l’Union européenne – Absence de publication dans le registre du Conseil des documents communiqués à la suite d’une demande d’accès – Article 10 et article 16, paragraphe 8, TUE – Article 15 TFUE – Absence de décision implicite de refus de publication – Absence d’acte attaquable – Pourvoi en partie manifestement irrecevable et en partie manifestement non fondé.#Affaire C-13/26 P.
15/07/2026