Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme B... A... a demandé au tribunal administratif de Toulouse d’annuler l’arrêté du 13 décembre 2022 par lequel le préfet du Tarn lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français à l’exception de Mayotte, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays de renvoi.
Par un jugement n° 2300217 du 25 juillet 2023, le tribunal administratif de Toulouse a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2024, Mme A..., représentée par Me Seignalet Mauhourat, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Toulouse du 25 juillet 2023 ;
2°) d’annuler l’arrêté du 13 décembre 2022 par lequel le préfet du Tarn lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français à l’exception de Mayotte, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
3°) d’enjoindre au préfet du Tarn de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l’arrêt à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle méconnaît l’article L. 441-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors qu’elle était dispensée de solliciter l’autorisation spéciale prenant la forme d’un visa mentionnée au même article en sa qualité d’ascendante directe à la charge d’un citoyen français bénéficiant des dispositions du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne relatives aux libertés de circulation ;
- elle est entachée d’inexactitude matérielle des faits quant à la prise en charge financière dont elle bénéficie de la part de son fils, de nationalité française ;
- elle méconnaît l’article L. 111-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors que l’expression « en France » mentionnée dans ces dispositions inclut Mayotte de sorte que sa durée de séjour régulière à Mayotte depuis 2014, soit une période de sept ans, doit être considérée comme une période de séjour régulière sur le territoire français.
En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français : elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par l’appelante ne sont pas fondés.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulouse du 15 mars 2024.
Par une ordonnance du 18 novembre 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 10 décembre 2024, à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l’audience.
Le rapport de Mme El Gani-Laclautre a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante comorienne, née le 31 décembre 1954, réside à Mayotte depuis 1984 sous couvert de titres de séjour portant la mention « vie privée et familiale » délivrés par le préfet de Mayotte depuis le 3 mars 2015. En dernier lieu, Mme A... a obtenu auprès du préfet de Mayotte un titre de séjour valable du 26 janvier 2022 au 25 janvier 2024. Le 21 août 2022, l’intéressée est entrée sur le territoire européen de la France munie d’un visa de court séjour d’une durée de 22 jours. Le 29 août 2022, Mme A... a sollicité, auprès des services de la préfecture du Tarn, un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Par un arrêté du 13 décembre 2022, le préfet du Tarn lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Mme A... relève appel du jugement du 25 juillet 2023 par lequel le tribunal administratif de Toulouse a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
Sur la décision portant refus de titre de séjour :
Le premier alinéa de l’article L. 441-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile limite la validité territoriale des titres de séjour délivrés à Mayotte, en disposant que : « les titres de séjour délivrés par le représentant de l’État à Mayotte, à l’exception des titres délivrés en application des dispositions des articles L. 121-3, L. 313‑41, L. 313-8, du 6° de l’article L. 313-10, de l’article L. 313-13 et du chapitre IV du titre Ier du livre III, n’autorisent le séjour que sur le territoire de Mayotte ».
En vertu du deuxième alinéa de cet article L. 441-8 : « Les ressortissants de pays figurant sur la liste, annexée au règlement (CE) n° 539/2001 du Conseil du 15 mars 2001 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l’obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres, qui résident régulièrement à Mayotte sous couvert d’un titre de séjour n’autorisant que le séjour à Mayotte et qui souhaitent se rendre dans un autre département, une collectivité régie par l’article 73 de la Constitution ou à Saint-Pierre-et-Miquelon doivent obtenir une autorisation spéciale prenant la forme d’un visa apposé sur leur document de voyage. Ce visa est délivré, pour une durée et dans des conditions définies par décret en Conseil d’État, par le représentant de l’État à Mayotte après avis du représentant de l’État dans le département ou de la collectivité régie par l’article 73 de la Constitution ou de Saint-Pierre-et-Miquelon où ils se rendent, en tenant compte notamment du risque de maintien irrégulier des intéressés hors du territoire de Mayotte et des considérations d’ordre public ».
Ces dispositions instituent une autorisation spéciale, délivrée par le représentant de l’État à Mayotte, que doit obtenir l’étranger titulaire d’un titre de séjour délivré à Mayotte dont la validité est limitée à ce département, lorsqu’il entend se rendre dans une autre partie du territoire national, y compris s’il est membre de la famille d’un citoyen français. Ces dispositions font obstacle à ce qu’un étranger titulaire d’un titre de séjour délivré à Mayotte puisse, s’il gagne une autre partie du territoire national sans avoir obtenu cette autorisation spéciale, prétendre dans cette autre partie du territoire à la délivrance d’un titre de séjour selon les conditions de droit commun.
Si le dernier alinéa du même article L. 441-8 dispense de l’obligation de demander cette autorisation spéciale le conjoint ou le partenaire lié par un pacte civil de solidarité, les descendants directs de moins de vingt-et-un ans ou à charge et les ascendants directs à charge des « citoyens français bénéficiant des dispositions du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne relatives aux libertés de circulation », ces dispositions ne visent qu’à permettre à certains membres de la famille d’un citoyen français titulaires d’un titre de séjour délivré à Mayotte de se rendre dans d’autres parties du territoire national sans autorisation spéciale lorsque le citoyen français auxquels ils sont liés fait usage du droit à la libre circulation consacré par le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne en se rendant dans un autre État membre de l’Union européenne. Le fait qu’un citoyen français réside dans une partie du territoire français autre que Mayotte ne relève pas de cette hypothèse et ne conduit pas à dispenser les membres de sa famille de l’obligation de disposer d’une autorisation spéciale. Ces derniers ne peuvent, par suite, prétendre à la délivrance d’un titre de séjour dans les conditions de droit commun dans une partie du territoire national autre que Mayotte.
Il ne ressort pas des pièces du dossier que le fils de Mme A..., de nationalité française et qui réside en métropole, aurait fait usage de son droit à la libre circulation pour se rendre dans un autre État membre de l’Union européenne. Par suite, la circonstance dont se prévaut Mme A..., à la supposer établie, selon laquelle elle aurait la qualité d’ascendante à la charge de son fils, de nationalité française lequel assumerait sa prise en charge financière, ne la dispensait toutefois pas de disposer d’une autorisation spéciale permettant d’étendre la validité territoriale de son titre de séjour, conformément au principe rappelé au point précédent. Mme A... ne disposant que d’un visa de court séjour lui permettant de franchir l’espace Schengen sans être titulaire, en outre, de l’autorisation spéciale requise pour étendre la validité territoriale de son titre de séjour sur le territoire européen de la France, le préfet du Tarn n’a, dès lors, pas fait une inexacte application des dispositions de l’article L. 441-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en lui refusant un titre de séjour.
En deuxième lieu, ainsi qu’il a été dit, le fils de Mme A..., de nationalité française, n’a pas fait usage de son droit à la libre circulation pour se rendre dans un autre État membre. Dès lors, la circonstance selon laquelle la décision en litige serait entachée d’inexactitude matérielle des faits quant à la réalité de l’aide financière apportée par ce dernier est, en tout état de cause, inopérante, le préfet du Tarn pouvant légalement lui refuser un titre de séjour pour le seul motif tiré de ce qu’elle ne disposait pas de l’autorisation spéciale instituée à l’article L. 441-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 111-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Au sens des dispositions du présent code, l’expression " en France " s’entend de la France métropolitaine, de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de Mayotte, de La Réunion, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin ». Ces dispositions ayant été abrogées par l’ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, Mme A... ne peut utilement sans prévaloir.
En tout état de cause, il est constant que la circonstance qu’en application de l’article L. 441-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, certains titres de séjour délivrés à Mayotte, dont la carte de séjour temporaire délivrée sur le fondement de l’article L. 423-23 n’autorisent le séjour que sur le territoire de ce département, n’a pas pour effet, en l’absence de toute disposition en ce sens, de faire obstacle à ce que le séjour à Mayotte sous couvert d’un titre de séjour dont la portée territoriale est ainsi limitée soit regardé comme se déroulant en France pour l’application des dispositions de l’article L. 423-6 du même code.
Or, à supposer que Mme A... ait entendu se prévaloir de dispositions désormais codifiées à l’article L. 110-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile selon lesquelles ce code « est applicable sur l’ensemble du territoire de la République » de sorte que l’autorité préfectorale aurait dû tenir compte de sa durée de présence à Mayotte sous couvert de titres de séjour, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision en litige dès lors que, indépendamment de la durée de séjour régulière effective dont justifie l’intéressée, le préfet du Tarn pouvant, pour le seul motif tiré de l’absence d’autorisation spéciale instituée à l’article L. 441-8 du même code, lui refuser la délivrance d’un titre de séjour.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français à l’exception de Mayotte :
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…) / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Il ressort des pièces du dossier qu’à la date de la décision en litige, Mme A..., âgée de 67 ans, était présente sur le territoire métropolitain de la France depuis seulement quatre mois alors qu’elle a vécu 38 ans à Mayotte, où résident deux de ses enfants tandis que deux autres enfants résident aux Comores. Par ailleurs, si elle se prévaut de la présence de son fils, de nationalité française résidant en métropole qui assume sa prise en charge financière, les seules pièces qu’elle produit portent principalement sur les virements bancaires réalisés à son bénéfice par ce dernier. Par suite, Mme A... ne justifie pas de la nature, de l’ancienneté, de la stabilité et de l’intensité des liens privés et familiaux dont elle dispose en métropole au regard des liens qu’elle a conservés à Mayotte. Dans ces conditions, compte tenu des conditions d’entrée et de séjour en France métropolitaine de Mme A..., le préfet du Tarn n’a pas, en lui faisant obligation de quitter le territoire français à l’exception de Mayotte, porté au droit de l’intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis et n’a, dès lors, pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de tout ce qui précède que Mme A... n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Toulouse a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, il y a lieu de rejeter ses conclusions à fin d’injonction ainsi que celles présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E:
La requête de Mme A... est rejetée.
Le présent arrêt sera notifié à Mme B... A... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Tarn.
Délibéré prolongé après l’audience du 27 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
M. Romnicianu, président,
M. Bentolila, président-assesseur,
Mme El Gani-Laclautre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
La rapporteure,
N. El Gani-Laclautre
Le président,
M. Romnicianu
La greffière,
C. Lanoux
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.