Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Montreuil, par deux requêtes distinctes, d’annuler l’arrêté du 11 août 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an, la décision lui refusant son admission au séjour et l’arrêté du 21 novembre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l’a maintenu en rétention administrative pendant le temps nécessaire à l’examen de sa demande d’asile.
Par un jugement n° 2416683-2416684 du 13 décembre 2024, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Montreuil a annulé l’arrêté du 11 août 2024 en tant qu’il fixe le Soudan comme pays de destination et a rejeté le surplus des conclusions présentées par M. B....
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 janvier et 15 avril 2025, le préfet des Hauts-de-Seine demande à la cour :
1°) d’annuler le jugement du 13 décembre 2024 du magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Montreuil en tant qu’il a annulé la décision du 11 août 2024 fixant le pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné d’office ;
2°) de rejeter les demandes de M. B... présentées devant le tribunal administratif de Montreuil.
Il soutient que :
- M. B... est dépourvu de tout document d’identité ou d’état civil permettant d’établir sa nationalité et sa provenance ;
- aucun élément ne permet d’établir que M. B... serait originaire de la région du Darfour Ouest, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides ayant à ce titre relevé que les propos de l’intéressé « n’ont pas permis d’établir sa provenance du Darfour Ouest » ;
- le Soudan est accessible en différents points et il n’est pas établi que le parcours que M. B... emprunterait pour rejoindre sa région d’origine l’exposerait à une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne ;
- s’agissant des autres moyens soulevés par M. B... devant les premiers juges il y a lieu de se référer aux écritures présentées par l’administration en première instance.
La requête d’appel du préfet des Hauts-de-Seine a été communiquée à M. B... qui n’a pas présenté d’observation en défense.
La clôture d’instruction a été fixée au 1er juillet 2025 par une ordonnance du 10 juin 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Zeudmi Sahraoui a été entendus au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., ressortissant soudanais né le 1er janvier 1997, est entré sur le territoire français en 2024 selon ses déclarations. A la suite de son interpellation le 11 août 2024 pour des faits de violences sur une personne dépositaire de l’autorité publique, le préfet des Hauts-de-Seine a, par un arrêté du même jour, obligé M. B... à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. Par un arrêté du 14 novembre 2024, il a été placé au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot. Par un jugement du 13 décembre 2024, le tribunal administratif de Montreuil a annulé l’arrêté du 11 août 2024 en tant qu’il a fixé le Soudan comme pays de destination et a rejeté le surplus des demandes de M. B.... Le préfet des Hauts-de-Seine fait appel de ce jugement en tant qu’il a annulé cette décision.
Sur le motif d’annulation :
2. Aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Aux termes de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « (...) / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ».
3. Pour annuler la décision du préfet des Hauts-de-Seine en tant qu’elle fixe le Soudan comme pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné d’office, le magistrat désigné a considéré que l’intéressé soutenait sans être contesté par l’administration, être originaire de Tendelti au Darfour Ouest, région touchée par une situation de violence aveugle d’une exceptionnelle intensité résultant d’une situation de conflit armé interne ou international et que la situation de conflit armé interne notamment dans l’Etat de Khartoum et du Darfour Ouest engendre, pour tout civil devant y retourner ou y transiter, une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d'une violence qui peut s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle.
4. Toutefois, le préfet des Hauts-de-Seine qui conteste pour la première fois en appel les allégations de M. B... quant à sa région d’origine, soutient qu’aucun élément n’établit que celui-ci serait originaire de la région du Darfour Ouest et qu’il appartiendrait à l’ethnie mararit. Il ressort d’ailleurs des pièces du dossier que postérieurement à l’arrêté du 11 août 2024, M. B... a présenté une demande d’asile et que, dans sa décision du 28 novembre 2024, l’Office français de protection et des réfugiés et apatrides a relevé que si la nationalité soudanaise de l'intéressé n’est pas contestée, ses propos n’ont pas permis d’établir sa provenance du Darfour Ouest ni même son installation à Omdorman dans l’Etat de Khartoum et a refusé d’accorder à M. B... la protection subsidiaire. Cette décision a été confirmée par une décision du 7 mars 2025 de la Cour nationale du droit d’asile qui a elle-même considéré que M. B... « n’établit en l’espèce ni qu’il serait originaire du Darfour Ouest, ni qu’il aurait sa résidence habituelle à Omdourman ni, par conséquent qu’il serait contraint de transiter par Khartoum afin de retourner dans sa région d’origine ou son lieu de résidence dès lors qu’il existe deux points d’entrée au Soudan ». M. B..., qui n’a fait valoir aucune circonstance particulière permettant d’établir sa région d’origine, ne peut ainsi être regardé comme étant originaire de la région du Darfour Ouest et comme devant nécessairement rejoindre cette région en cas de retour au Soudan. Par ailleurs, le préfet des Hauts-de-Seine soutient sans être contredit qu’il n’est pas établi que M. B... sera contraint de transiter par Khartoum dès lors que le Soudan est également accessible via l’aéroport de Port-Soudan. Dès lors, le préfet des Hauts-de-Seine est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Montreuil a annulé l’arrêté du 11 août 2024 en tant qu’il fixe le Soudan comme pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné d’office.
5. Il appartient à la cour, saisie de l’ensemble du litige par l’effet dévolutif de l’appel, d’examiner les autres moyens soulevés devant le tribunal administratif de Montreuil par M. B... à l’encontre de la décision fixant le pays de destination.
Sur les autres moyens soulevés devant le tribunal administratif de Montreuil à l’encontre de la décision fixant le pays de destination :
6. En premier lieu, la décision du 11 août 2024 vise notamment l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et indique que M. B... est de nationalité soudanaise et que la décision qui lui est opposée ne contrevient pas aux stipulations de l’article 3 de cette convention. Le préfet des Hauts-de-Seine a ainsi indiqué de manière suffisamment précise les motifs de droit et de fait sur lesquels la décision fixant le Soudan comme pays de destination a été prise, sans qu’ait d’incidence à cet égard la circonstance, au demeurant non établie, que M. B... avait attiré l’attention de l’administration sur la situation dans laquelle il se trouve dans son pays d’origine. Dès lors les moyens tirés de ce que la décision litigieuse serait insuffisamment motivée et de ce que le préfet n’aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de M. B... ne peuvent qu’être écartés.
7. En deuxième lieu, M. B... excipe, à l’encontre de la décision fixant le pays de destination de l’illégalité de la décision l’obligeant à quitter le territoire français. Cette exception d’illégalité a été invoquée alors que la mesure d’éloignement n’était pas devenue définitive. Elle est ainsi recevable.
8. D’une part, l’arrêté du 11 août 2024 vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 1° de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il indique que M. B..., né le 1er janvier 1997 au Soudan, de nationalité soudanaise, déclare être entré irrégulièrement sur le territoire en 2022, qu’il n’apporte pas la preuve de son entrée en France, qu’il s’est maintenu en situation irrégulière sur le territoire national et n’apporte pas la preuve qu’il a accompli des démarches en vue de la régularisation de sa situation administrative, qu’il n’est pas titulaire d’un titre de séjour régulièrement délivré, qu’il a été interpellé pour des faits de violences volontaires avec arme par destination sur personne dépositaire de l’autorité publique, qu’il constitue ainsi, par son comportement, une menace à l’ordre public, qu’il se déclare célibataire sans charge de famille, qu’il n’établit pas être dépourvu d’attaches personnelles et familiales dans son pays d’origine où il aurait vécu jusqu’à l’âge de 25 ans. La mesure d’éloignement comporte ainsi l’ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Si M. B... soutient qu’au cours de son audition administrative il a indiqué que ses parents étaient décédés et qu’il avait un frère dans son pays et trois demi-frères dont il n’avait plus de nouvelles, l’absence de mention dans l’arrêté litigieux, de ces éléments ne révèle ni un défaut de motivation ni une absence d’examen réel et sérieux de la situation de M. B....
9. D’autre part, M. B..., entré en France au mois de février 2024, résidait sur le territoire français depuis seulement 6 mois à la date de la décision du 11 août 2024. Si l’intéressé fait valoir qu’il a quitté son pays pour fuir la guerre, qu’il est orphelin et qu’il n’a plus de contacts avec son frère et ses demi-frères restés au pays, il est célibataire, sans charge de famille et n’établit ni même n’allègue disposer d’attaches personnelles ou familiales sur le territoire français. Dès lors, dans les circonstances de l’espèce, l’intéressé ne peut soutenir que la décision l’obligeant à quitter le territoire français aurait été prise en méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
10. En troisième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4 du présent arrêt, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination méconnaitrait le principe de non refoulement prévu par l’article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 doit, en tout état de cause, être écarté.
11. Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision, contenue dans l’arrêté du 11 août 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a fixé le Soudan comme pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office.
DECIDE :
Article 1er : Le jugement n° 2416683-2416684 du 13 décembre 2024 du magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Montreuil est réformé en tant qu’il a annulé la décision, contenue dans l’arrêté du 11 août 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a fixé le Soudan comme pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné d’office.
Article 2 : La demande présentée par M. B... devant le tribunal administratif de Montreuil en tant qu’elle tend à l’annulation de la décision du 11 août 2024 fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office est rejetée.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... B... et au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur.
Copie sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l’audience du 23 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
- Mme Chevalier-Aubert, présidente de chambre,
- M. Gallaud, président-assesseur,
- Mme Zeudmi Sahraoui, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2025.
La rapporteure,
N. Zeudmi SahraouiLa présidente,
V. Chevalier-Aubert
La greffière,
L. Chana
La République mande et ordonne au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.